L'idée que les hommes n'agissent que pour être heureux signifie que toute action est malheureuse, que les hommes n'agissent que parce qu'ils sont malheureux, qu'un homme heureux n'agirait plus, parce qu'il n'aurait plus aucune raison d'agir. Telle était la conception chrétienne du bonheur, selon Niertzsche, dont nous sommes encore les héritiers : la béatitude des bienheureux consisterait dans une contemplation éternelle des perfections divines, les moines se mettaient à l'écart de la société des hommes pour s'adonner plus librement à cette contemplation et s'approcher autant que possible de la béatitude céleste. D'après cette conception, la contemplation serait supérieure à l'action,agir serait un état anormal et provisoire de l'homme, destiné à trouver son aboutissement dans un bonheur qui coïnciderait avec la pure inaction. Agir serait un pis-aller, et le symptôme que le bonheur n'est pas encore atteint. C'est dans cette perspective que peut se poser la question : pourquoi agit-on? Pour être heureux. Or une telle conception est aux yeux de Nietzsche symptômatique d'une vie sur le déclin, d'une vie à bout de souffle, qui sent toute action comme un effort et non comme son état naturel, le plein déploiement de ses forces vitales.
A cette conception décadente et à ce type de vie, Nietzsche oppose ce qu'on pourrait appeler une action heureuse : celle qui émane d'un homme plein de santé, débordant de vie, qui agit parce qu'il éprouve le besoin d'épancher les forces qui débordent de lui. Il agit par débordement de bonheur non pour être heureux, non pour devenir heureux. Il agit parce qu'il jubile, parce qu'il exulte, parce que pour lui vivre et agir ne sont qu'une seule et même chose. le bonheur n'est plus alors un but laborieusement - et le plus souvent de façon infructueuse -poursuivi : il est un état normal, il est la source de toute action, et non le but visé à travers elle.
Devenir heureux ou être heureux ?
"Que dois-je faire pour devenir heureux?"
- Cela, je ne le sais pas. Mais je te dis une chose : sois heureux - et fais alors tout ce que tu voudras." (Nietzsche).
La question posée est celle du disciple à un maître. Question dangereuse aux yeux de Nietzsche : elle risque d'engendrer les morales, les préceptes qui vont conseiller à l'homme de moins vivre. Le maître, tel que Nietzsche le souhaite, refuse de répondre :"Je ne sais pas". Il ne tombe pas dans le piège, il refuse de satisfaire la demande du disciple. Mais il propose autre chose : sois heureux ! On ne devient pas heureux par une suite d'efforts, en s'imposant une ascèse. S'efforcer de devenir heureux est la définition même du malheur. Adopte une attitude joyeuse face à l'existence, et alors, fais tout ce que tu voudras. Que ton action ne soit pas motivé, par ton ressentiment, par ton amertume. Que ton action au contraire soit affirmation, bonheur de vivre, de se sentir capable d'agir. (comme Saint Augustin dit au chrétien : "Aime, et fais alors tout ce que tu voudras." : toute action motivée par l'amour, enracinée dans l'amour, ne pourra qu'être bonne).
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n'entendre que les silences,
n'écouter que les mots,
ne donner que le beau,
ta vie aura un sens