Toi ! Ma vie, lequel de nous deux est plus sûr que l’autre ?La certitude s’enroule en serpent autour de ma philosophie…pour que la raison ne soit finalement qu’un goût de matière grise !
Dis-moi ! Toi, ma vie ? De quelle couleur est l’habit que je porte ? Ou bien n’es-tu capable de voir en moi qu’un peu de perte de temps ? Ou bien encore qu’un simple alibi pour que ma route s’en aille sans moi ?
A quelle heure faut-il être à l'heure de ton départ quand la cloche sonnera ? Ou bien n’est-il déjà plus l’heure ? Ou bien ne sera-ce désormais plus l’heure ? Sais-tu, au moins, qu’un jour tu finiras tout comme moi et qu’à ce moment nous serons ensemble dans le même bain ? Alors pourquoi files-tu toujours sans moi ? Tu changes souvent et ma petite tête mortelle n’arrive plus à donner du vent pour surprendre ta girouette… je te répète…toi ma vie…tu me donnes du tournis et tu gâches souvent la fête…alors arrête et faisons la paix pour une fois …une seule fois !!! C’est à quai que les amarres sont jetées et à l’encre de mon sang que je t’implore bon sang !
Donne-moi le temps d’un lacet pour jumeler ma chaussure à ta pointure… !
Donne-moi le temps d’une flétrissure pour que la brisure ne soit qu’une éclaircie.
Donne-moi le temps d’un soupir pour que mon souffle en apnée ne soit jamais l’eau de ma torture.
Donne-moi le temps d’une chance pour qu’enfin commence le bal de l’unique et dernière danse.
Toi, ma vie ! Tu t’en vas, toujours sans moi, sans mon chemin, sans détours et sans me prendre la main.
Toi ma vie, la locomotive et moi, le dernier wagon de notre train ! » Avait-il écrit sur tout un pan de son mur. Tout le monde le prenait pour un fou. On disait aussi qu’il planait souvent ; que rarement il avait les pieds sur terre. Les joints étaient devenus sa spécialité. Chaque jour que Dieu faisait, il venait se recueillir auprès de ce mur. C’était devenu un rituel à ne point proscrire. Il commençait son pèlerinage en déclamant le texte d’une voix presque silencieuse comme s’il était dans une confesse et demeurait immobile tout le temps que prenait sa confession. Il se souvenait encore, comme si cela ne datait que d’hier : il l’attendait toujours à la sortie du lycée. Elle sortait toujours dans le lot,enveloppée par ses copines et il était heureux de la savoir tant aimée et tant respectée. Elles ne la lâchaient qu’une fois la rue abordée. Alors là, d’un signe de la main qu’elle agitait plusieurs fois, elle en prenait congé. Espiègle et dynamique, elle traversait la rue en donnant de la tête à droite et à gauche pour s’assurer de la rue et aussi pour faire jouer ses cheveux noirs et soyeux qui lui tombaient en cascade sur les épaules. Elle répétait ce geste volontairement, car elle se savait observée par celui qui habitait déjà son cœur.
-Tes cheveux me tuent Amal, surtout quand ils balancent. Mon cœur chavire et je ferme les yeux dans ce délicieux délire, lui avait-il dit un jour, alors qu’ils étaient ensemble de l’autre côté du village. C’était d’ailleurs la seule fois où ils avaient pu se parler devant tout le monde, foulant tous les tabous et les interdits dans cet élan prodigieux qui unissait leurs cœurs dispendieux. La rumeur comme une traînée de poudre avait enflammé le village et les commérages, et les avait condamnés par un triste aréopage. Taguigue n’hésitait pas, malgré tous les malgré, à toujours se porter à sa rencontre. Ils marchaient longtemps ensemble, sans trop se parler, ne se disant que l’essentiel. Leur malchance résidait dans le fait qu’ils étaient venus tôt à la célébrité. Les jeunes comme les vieux les accompagnaient de leurs regards et de leurs yeux jaloux, méchants, intéressés, en les dérangeant dans leur intimité.
Têtes baissées, ils recevaient les sarcasmes de ceux qui étaient dans l’impossibilité de comprendre. Ils marchaient en flirtant de leurs corps qui se parlaient tantôt par les hanches au gré de leur démarche et de leur nonchalance et tantôt par leurs mains qui se touchaient et leurs doigts qui se frôlaient, en donnant naissance à ces arcs suffisant à la symbiose de leurs cœurs. Ils auraient pu marcher des journées entières sans jamais se lasser et sans jamais altérer le sentiment puissant dans lequel ils avaient jeté leurs amarres. Ils auraient bien aimé que la route ne finisse jamais, car leur séparation était toujours une douleur. Quand ils rencontraient un adulte de véritable connaissance, il s’arrêtaient et faisaient semblant de discuter sur un problème de cours, et sitôt qu'il les eut dépassés, ils reprenaient leur marche et leurs conciliabules amoureux.
Ils persistaient à croire pouvoir se faire passer pour des élèves consciencieux afin de tromper la vigilance embarrassante et désarmante des grands. Ceux-ci se croyant détenteurs de la mémoire collective et investis de quelques pouvoirs, les fusillaient sans aucun ménagement de leurs regards haineux. Ces vieux rabougris auxquels l’amour avait depuis longtemps fait un bon baiser de la planète Jupiter, leur menaient la vie dure jusqu’à empoisonner leurs demeures ; en effet, les parents des deux tourtereaux échaudés par les radotages et les rabâchages finirent par se mettre de la partie en les fustigeant à chaque dérapage. Qu’à cela ne tienne ! L’amour était plus fort que les sermons et les commérages. Quand leurs doigts frénétiques et passionnés se rencontraient, leurs esprits et leurs corps s’embrasaient sous le feu assassin de l’amour interdit ; ils se laissaient flotter dans le charme fou des ondes merveilleuses qui irradiaient de leurs peaux. Ils en oubliaient le temps, les vieux et leurs propres battements de cœur.
Au fond de leur mémoire, au fond de leurs yeux, au fond de leurs terroir, au fond de leurs cieux, ils retenaient prisonnier cet instant de bonheur. Cela leur donnait la force d’attendre jusqu’au lendemain soir, la même heure, avec la même fougue et la même passion, avec toujours l’espoir grandissant. Taguigue ne s’essuyait que peu la bouche. Sur ses lèvres était incrusté un baiser de tonnerre. Il sentait encore l’ouate et la soie d’un certain atterrissage. Cela avait été rapide, plus furtif que l’éclair, mais avait eu la force d’un boum nucléaire. C’était la seule fois où ils avaient osé sceller leur tendre alliance. Un abouchement des plus merveilleux, exclusif et extraordinaire. C’était l’unique souvenir qui lui faisait toujours éprouver le même frisson agréable, le même murmure. Et puis tout s’était tu, tout avait pris fin. La vie cessa de vivre et la terre de tourner, Amal s’étant suicidée. Taguigue épousa la folie et le joint devint la seule issue à sa survie . Ce fut grâce à la Carpe qu’il remonta un peu la pente. Ils devinrent deux grands amis.
- C’était comment cette fois ? demanda Taguigue un peu embarrassé
- Encore plus difficile que les deux premières , lui répondit la Carpe.
- Il y a eu des morts comme avant ? lui demanda-t-il, gêné par une telle question et surtout par ce qu’elle comportait comme désolation.
- Oui, plus grave encore, lui dit-il, la voix très grave. Tous ont péri sauf nous trois, ajouta-t-il complètement chagriné.
- …?
- Nous avons été surpris par une tempête, une tempête d’une si rare violence, que j’en garde les stigmates dans mon cerveau.
- Dans ton cerveau ? Questionna Taguigue ahuri.
- Oui ! Dans mon cerveau. C’est là que l’on a le plus mal. Là, s’opère le recueil de tous les sens et c’est là qu’est atroce la souffrance !
- Raconte-moi s’il te plaît, je veux tout savoir.
- Te raconter ? J’aimerais bien, oui, mais avec tout le vocabulaire imaginable, je ne saurais être fidèle tellement c’était fou, tellement c’était grandiose. C’est plus grand que l’imagination et plus vaste que l’imaginaire. C’est indescriptible !
- N’empêche ! Dis-moi ce que tu en sais, je m’en contenterai.
- Es-tu toujours intéressé ? Lui demanda la Carpe, un chouia amusé.
- Et comment ! Je suffoque ici et je décline. Je me meurs lentement.
- Cherches-tu une mort rapide ? Le brusqua-t-il sans ménagements.
- Oh que non ! J’aime trop la vie, même celle de chien.
- Alors ?
- Je veux tenter ma chance.
- Tu ne pourrais pas survivre, tu es trop calculateur, ce n’est pas un jeu, c’est plus que la mort.
- Qu’en sais-tu ? Raconte et ne t’occupes pas du reste, ne sommes-nous pas les fils d’une femme?
- Ecoute cher ami, il est très douloureux de se rappeler la mort de ses amis. Je t’en prie, épargne-moi cette peine.
- Non, raconte ! Comme si tu leur rendais un dernier hommage.
- Tu es incorrigible et intraitable quand tu t’y mets ; alors, par où commencer ?
- Depuis le début et va jusqu’aux détails je t’en prie.
- Oh là, là ! Cela à l’air sérieux chez toi !
Taguigue se tut, enveloppé d’un mystérieux voile qui rendit son regard terne et confus.
- Ne me dis pas que…
La carpe ne put terminer sa phrase. Le hochement de tête de son ami fut plus qu’une réponse.
- C’est pour quand ? lui demanda-t-il à brûle pourpoint.
- Dans trois jours.
La réponse vint succincte et laconique ; elle invoqua un moment de silence.
Cela sembla durer une éternité.
-Je refuse que tu le fasses ! S’emporta la Carpe.
- Ah bon ? Et pourquoi donc, monsieur mon tuteur?
Taguigue était surpris, autant par la signification des propos de son ami que par son injonction.
La carpe rectifia le tir.
- Ne le prends pas mal, s’il te plaît. J’ai été spontané parce que je t’estime beaucoup et je ne veux pas te perdre.
- Me perdre ? Tu deviens de plus en plus énigmatique, mon cher ami, et tu parles comme si tu détenais la Vérité. Serais-tu devenu devin par hasard ? Et sache que je n’ai pas peur de la mort !
- Non, comprends-moi : il ne faut pas aller trop loin, je suis sincère. Je ne veux pas que tu le fasses, c’est tout.
-La mort et moi cohabitons ensemble dans le même corps. Le jour où l’un de nous serait à l’étroit, eh bien, qu’il fasse le vide ! Et puis sache aussi que la mort est la seule chose qui soit intacte. Elle demeure toujours inviolable malgré les pas géants de la science qui ose se poser certaines questions. Tout a été souillé par l’homme, même la religion ; même Dieu n’en réchappa à notre esprit maléfique. Mais face à la mort, tout un chacun se la met en veilleuse. Nous mettons tous autant que nous sommes, notre queue entre les jambes et baissons la tête à sa seule réflexion. Moi, je la respecte pour avoir appris à vivre avec elle dans un pacte qui me donne la possibilité de ne pas la craindre.
- Une possibilité ? Tu m’en bouches un coin.
- Oui, la seule possibilité de ne pas la craindre c’est de prendre toujours des risques. La seule manière de se défaire de l’impression de la mort c’est de risquer fort sa vie. Justement, revenons à ta question.
- Pourquoi tu le fais, si c‘est tellement déconseillé ?
Taguigue le comprenait très bien ; seulement il l’asticotait pour en tirer le maximum, dès fois qu’il aurait tu certaines choses. Sa sincérité, il n’en doutait absolument pas. Il le savait honnête et totalement franc , incapable de lui jouer des entourloupettes. S’il avait éludé certaines questions en lui racontant ses précédentes tentatives c’était et uniquement à bon escient.
- Je le fais par fidélité et beaucoup plus par serment.
Taguigue le regardait étonné, ne s’attendant pas à une telle réponse. La Carpe comprit son embarras.
- Tu sais mon cher Brahim- le véritable nom de Taguigue- c’est un peu long à t’expliquer, mais sache qu’avant le départ nous nous donnions le mot « tous pour chacun et chacun pour tous » et qu’après ça, nous nous jurions de parachever le travail tant que nous serions vivants et de le continuer jusqu’à aboutissement à la mémoire de ceux qui seraient morts. C’était cela notre serment : tenter jusqu’à réussir ou complètement mourir.
- Si tu étais mort, tu crois que les autres auraient continué ? Lui demanda Taguigue comme pour l’épingler et déstabiliser sa foi et sa croyance.
- Oui, je le crois, lui répondit-il si spontanément que son ami en fut abasourdi…
- Comment le sais-tu, bon dieu?
- Le contraire serait impossible après ce que tout le monde avait vu et vécu.
- Ah, merci, nous y revoilà justement, raconte-moi s’il te plait.
- Promets-moi d’abord de tout laisser tomber.
- Impossible vieux frère !
- Pourquoi, vieille caboche ?
- Le serment, mon ami, le serment !
- Tu es vraiment incorrigible ! Bon, puisque tu y es en plein dedans, je vais te raconter pour que tu saches à quoi t’en tenir.
- Je te suis tout ouïe...
(à suivre)