A deux voix, cette poésie libre en partance pour la Patagonie...
Sur les rives du Beagle
Si par un hasard extraordinaire
Un jour, je m’en vais là-bas
Voyageur famélique que les fortunes de mer
Par vent mauvais ont échoué là
Je serai à bord d’une sombre caraque
Vieille et vermoulue, comme il se doit,
Même pas marin, seul face au ciel opaque
Rongé par le sel déposé en cet endroit.
Emporté par des eaux rebelles et terrifiantes,
De craquements d’esquif en tourbillons tenaces,
J’irai, désespéré, chercher ce qui me hante
Aux frontières perdues émergées de leur glace.
Je ne serai qu’une ombre ténue, sans importance,
Dans la brume-linceul au silence de mort
Et mon cri, si chétif en cette longue errance,
Restera sans écho, passant par-dessus bord.
Et qu’importent ici les amours fantasques,
Qu’importe aussi l’ardoise de mes créances,
J’ai rompu les amarres, jeté le masque
Insoumis, dans ce nulle part qui s’avance.
S’il faut pour se trouver ne plus être que rien,
Souffrir jusqu’à se perdre en se livrant, docile,
Je tendrai mes mains nues au chaos, sans soutien,
Pour quêter de l’enfer un petit bout d’asile.
Dans cet exil extrême, au seuil de l’impossible,
Abandonnant mes vides et mes doutes au fer rouge
D’un néant sans état d’âme, tel une cible,
J’attendrai qu’il me vise et que plus rien ne bouge.
Je serai très vieux, sur cette terre de froid
Etranger aux souvenirs et aux regrets
Et si là-bas, la mort ne veut pas de moi
Alors peut-être, oui, un jour, je reviendrai.
(Romane et Gérard)