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 D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931

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Gi
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MessageSujet: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 19:51

C'est grâce à Daniel si on peut lire Le peseur d'âmes ici.





J’ai re-saisi (pratiquement intégralement à part quelques paragraphes du début), la « nouvelle imaginaire » d’André Maurois « Le peseur d’âmes » parue en 1931 (avec les connaissances scientifiques de l’époque… ) et qui décrit un cas d’« amour fou »…

Bonne lecture à ceux qui aiment lire… Comptez ½ heure (ou plus) selon votre vitesse de lecture… et plus également si vous allez explorer sur Internet les liens que j’indique en postface à la fin de cette nouvelle.
Daniel Villaperla




I

J’ai longtemps hésité avant d’écrire ce récit. Je sais qu’il étonnera ceux que j’ai le plus aimés et qu’à plusieurs d’entre eux il déplaira. Quelques-uns douteront de ma bonne foi, les autres de mon bon sens. J’aurais moi-même pensé comme eux si, des faits que je vais raconter, je n’avais été le spectateur accidentel et rebelle. De leur apparente absurdité, je suis tellement conscient que je n’en ai jamais parlé à mes confidents les plus intimes. Si je me décide aujourd’hui à rompre le silence, c’est que je ne me reconnais pas le droit de laisser détruire après ma mort le seul objet témoin de cet étrange rêve.

Je demande à ceux qui me liront, avant de rejeter comme invraisemblables les théories du docteur James, de se souvenir de ce que je crois avoir été l’extrême prudence de mon esprit. J’ai eu, comme tous les hommes, mes passions et mes faiblesses ; j’ai essayé de sauver mon jugement. En science, en métaphysique, en politique, et même dans ma vie sentimentale, je me suis attaché à ne jamais prendre mes désirs pour des preuves. Je suis loin d’y avoir toujours réussi, mais peut-être, de ce souci de mesure, me sera-t-il tenu compte au moment où je vais avoir besoin de tant de crédit.

Le second argument en ma faveur est celui-ci les faits que je décris sont surprenants, mais ils sont de telle nature qu’il n’est pas impossible de les vérifier. Quelques expériences simples que tout physicien, biologiste ou médecin peut aisément refaire, montreront que les théories de James, si même on les tient pour absurdes, étaient fondées sur des observations réelles. Pourquoi ai-je pas moi-même continué ces expériences? Pourquoi ne les ai-je pas fait connaître après sa mort? J’ai quelque peine à l’expliquer. Je crois que la timidité l’emporta, et une naturelle répugnance à m’occuper de certaines questions. Les circonstances avaient fiait de moi un écrivain, non un savant. Je n’avais à ma disposition ni hôpital, ni laboratoire, j’hésitais à entrer en rapport avec des hommes aux yeux desquels j’étais un profane, pour attirer leur attention sur des phénomènes si contraires, je le savais, à leurs idées. Je regrette cette faiblesse et serais heureux si la publication de ce mémoire inspirait à des esprits aventureux le désir de poursuivre, après mon malheureux ami, l’exploration d’un monde nouveau.

J’ai connu le docteur James pendant la guerre de 1914. Nous nous étions rencontrés pour la première fois dans un champ boueux des Flandres. Au milieu d’un groupe d’Anglais joyeux et sains. Ses pommettes saillantes et décharnées, son visage tourmenté m’avaient frappé. Il venait d’être attaché comme médecin à la division dont j’étais l’officier de liaison français. Il devint tout de suite mon ami. La nuit, quand les sifflements des obus tirés par-dessus nos têtes contre Poperinghe et les claquements au vent de la toile mouillée nous empêchaient de dormir, nous parlions à mi-voix des fous et des poètes. J’aimais mon compagnon. Sous des dehors cyniques, je devinais en lui une âme tendre et hardie. Il était si discret que je partageai longtemps sa vie sans savoir s’il avait une femme, des enfants.

L’armistice mit fin brusquement à cette amitié, comme à tant d’autres. Pendant un an nous nous écrivîmes. J’appris ainsi que James était attaché à l’un des hôpitaux de Londres. Puis l’un de nous deux (lequel, je ne le sais plus) négligea de répondre à une lettre. James devint une image encore mêlée à mes souvenirs, mais irréelle comme celle d’un personnage de roman. Enfin je cessai de penser à lui, même en rêve, jusqu’au printemps de 1923.

Cette année-là je dus faire un long séjour à Londres pour des recherches au British Museum. Je m’y trouvai seul, assez triste et fatigué par un travail trop continu. Ne serait-il pas agréable de passer les soirées avec un homme aussi intelligent que le docteur James? Un annuaire médical m’apprit que H.-B. James, M. D., était « résident » à l’hôpital Saint-Barnabé. Je décidai de ne pas travailler ce matin-là et d’aller à la recherche de mon ami.

J’entrai et demandai au portier si le docteur H.-B. James était attaché à cet hôpital.

- Le docteur James? dit-il... Oui, certainement. A cette heure-ci, vous le trouverez peut-être dans la maison des résidents...

Je montai. Le nom de mon ami était gravé sur la plaque de bois d’une porte. Je frappai.

- Un moment, je vous prie.

Des pas vinrent vers moi, la poignée tourna sous ma main et, par la porte entre-bâillée, j’aperçus la tête du docteur. Il hésita un instant avant de choisir parmi ses souvenirs celui qui s’ajustait à ce visiteur inattendu, puis sourit et ouvrit la porte toute grande. Je vis qu’il était vêtu d’une blouse blanche.

- Hello, my boy ! dit-il... Que diable faites-vous en Angleterre? Vous êtes bien la dernière personne que je m’attendais à voir ce matin.

La chambre était simplement meublée: un lit de camp, deux chaises, un grand fauteuil de cuir. Sur la cheminée, plusieurs photographies d’une jeune femme. James m’offrit le fauteuil et nie tendit une boîte de cigarettes.

- Eh bien me dit-il... Vous m’avez lâché depuis que vous êtes devenu historien... J’ai lu votre dernier livre, bien que vous ne me l’ayez pas envoyé... Ce n’est pas mal. Je ne vous aurais pas cru capable de cela...
C’est l’heure où je dois faire le tour de mes salles... Voulez-vous m’accompagner? Cela vous intéressera peut-être.

- Vous êtes sûr; lui dis-je, que je ne vous dérangerai pas? Je peux très bien revenir à un autre moment.

- Non, dit-il d’un ton à la fois bienveillant et ironique...


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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 19:53

II

L’hôpital Saint-Barnahé me parut un des moins lugubres que l’on pût imaginer. Les salles étaient carrelées de dalles noires et blanches, les lits rouges régulièrement bordés, les fenêtres fleuries. Les infirmières en robe de toile bleue, presque toutes jolies et douces, mettaient dans ce royaume de la maladie des oasis de fraîcheur saine. Dans chaque salle régnait une infirmière-chef, reconnaissable à sa ceinture d’un bleu plus foncé.

- Rien de nouveau, sister? lui demandait James.

- Je voudrais que vous regardiez le 216, Docteur... La fièvre ne diminue pas.

Il s’approchait du lit, retournait la pancarte suspendue au-dessus du patient, faisait effort pour se rappeler l’histoire de la maladie, et indiquait un changement de traitement d’une voix lasse et triste.

Je vis les yeux de James s’adoucir pour parler à un jeune homme de quinze ans, très beau.

- Ah ! c’est toi, Sonny, dit-il... Plus d’étourdissements?... Tu sortiras demain... Rien de nouveau, sister?

- Je ne crois pas que le 413 passe la nuit prochaine, Docteur... Il n’ouvre plus les yeux.

- Je vais prévenir Grégory... Ne vous occupez de rien... D’ailleurs je reviendrai le voir dans la journée... Faites-lui un peu d’huile camphrée...

- Il faut, me dit-il, que j’aille voir le Post-Mortem Clerk… venez avec moi ; cela vous intéressera.

- Qu’est-ce, lui dis-je, que le Post-Mortem Clerk?

- Ne savez-vous plus le latin?... Post-Mortem Clerk, comme son nom l’indique, est l’assistant chargé, après décès, de surveiller l’autopsie des cadavres... Le nôtre est un petit homme bizarre, qui se nomme Grégory.

Nous descendîmes trois escaliers. James poussa une lourde porte chargée de verrous ; nous entrâmes dans un amphithéâtre d’une vingtaine de places, dont les murs blancs étaient enduits d’un vernis lisse et au milieu duquel se trouvaient quatre tables de dissection. Une désagréable odeur de formaldéhyde imprégnait l’air. Je tressaillis quand, avec une brusquerie diabolique, un petit homme parut surgir au milieu de l’amphithéâtre. Les pointes de ses moustaches pommadées, tordues en spirale, se relevaient vers des lunettes d’or.

- Bonjour Grégory, dit le docteur. Voici un de mes amis français qui visite l’hôpital... Je suis venu pour vous prévenir que, cette nuit, nous aurons certainement le 413...

- Très bien, Docteur, dit le petit homme. Je viendrai ce soir... tout sera prêt... Dix heures?

- Oui, à peu près, dit James, un peu plus tôt si vous pouvez.

A ce moment, dans l’amphithéâtre, un timbre sourd sonna Tac-tac… tac-tac-tac-tac...

- Deux-quatre, dit Grégory, c’est pour vous, Docteur.

- Excusez-moi, me dit James, je vais vous quitter un instant... Oui, chacun de nous a une sonnerie particulière... La mienne est deux-quatre... Il y a des timbres comme celui-ci dans toutes les salles et même dans nos chambres... Il me suffit maintenant de téléphoner à la loge centrale pour savoir où l’on a besoin de moi... Vous pouvez m’attendre ici?

- J’aimerais mieux vous voir ailleurs, Docteur. Voulez-vous dîner avec moi ce soir? J’habite dans la Cité un charmant petit hôtel...

- Ce soir, murmura-t-il rêveusement... Ce soir... Oui, à la rigueur, je peux me faire remplacer... Moi aussi j’aimerais parler avec vous. Seulement vous avez entendu, je dois être revenu à dix heures... Si vous voulez dîner très tôt, vers sept heures, je pourrai venir.

- Je vous attendrai... Johnson’s Hotel...
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 19:55

III

Le propriétaire du Johnson’s Hotel se vantait de n’avoir installé ni chauffage central, ni lumière électrique, mais un grand feu de bois brûlait dans la cheminée du hall, des chandeliers d’argent brillaient sur la table de la salle à manger, les domestiques étaient silencieux, respectueux, et le voyageur savait qu’il était pour eux non un numéro, mais un homme. Je demandai au maître d’hôtel de me donner pour ce dîner la petite salle à manger particulière dont j’aimais les panneaux de chêne clair et quand j’y entrai, vers sept heures, j’éprouvai une impression d’intimité surprenante. Sur l’acajou de la table, un vase de jonquilles était éclairé par la douce lumière des bougies. Quand James arriva, un instant plus tard, je vis avec plaisir qu’il était sensible, lui aussi, au charme de ce décor si simple.

- Il n’y a qu’un Français, dit-il en se chauffant les mains, debout devant le feu, pour découvrir en plein Londres des coins de la vieille Angleterre. Quelle bonne idée vous avez eue J’avais un tel besoin de repos... En principe, je ne m’occupe pas des consultations, mais celle du lundi est si chargée que, si je le puis, j’aide mes camarades.

- A table, Docteur... Nous allons tâcher de vous faire oublier l’hôpital. Vous souvenez-vous du bourgogne que nous buvions à Amiens ? je vous ai commandé le même. Les souvenirs militaires nous occupèrent pendant le potage.

- Dites-moi, commença-t-il soudain... Il y a une question que je ne vous ai jamais posée... même en des moments où elle aurait été assez naturelle... Croyez-vous à l’immortalité de l’âme?

Un peu surpris, mais assez satisfait, car je retrouvais dans cet exorde abrupt le James de mes souvenirs, je réfléchis un instant:

- Quelle question ! lui dis-je... Vous connaissez, ou plutôt, connaissiez jadis, ma « position » métaphysique... Je crois apercevoir dans la nature les traces d’un ordre, d’un plan, et si vous voulez le reflet du divin... Mais le plan lui-même me parait inintelligible pour un esprit humain... Je n’ai donc, pour vous répondre, le secours d’aucune doctrine traditionnelle... Ce que je puis vous dire honnêtement, c’est que je n’ai jamais rencontré aucun signe visible de la survivance des âmes... Mais affirmer que l’âme meurt avec le corps me semble également téméraire.

- Que vous êtes prudent dit-il avec impatience. Il est impossible que l’une des deux hypothèses ne vous paraisse pas plus vraisemblable que l’autre... Vivez-vous comme si vous croyiez, ou comme si vous ne croyiez pas à une autre vie?

- Je vis certainement comme si je ne croyais pas à un Jugement Dernier, mais cela ne prouve pas que je sois certain de la non-immortalité de l’âme. Cela prouve que je ne crois pas à la sévérité d’un Dieu qui serait en même temps notre Créateur… Mais, si vous me laissez le temps de penser un peu il me semble que je trouverai des arguments en faveur de l’hypothèse où l’âme périrait avec le corps... La pensée sans corps? Cela paraît inconcevable... Vous ne trouvez pas?... Notre pensée est un tissu d’images, de sensations... Les sensations cessent avec les organes des sens et la renaissance des images est liée à l’existence d’un système nerveux... Vous savez mieux que moi que certaines destructions physiques dans les cellules du cerveau entraînent un changement et même une suppression de la personnalité... C’est vous-même qui m’avez appris que la présence de spirochètes, l’injection de certains produits glandulaires peuvent transformer les pensées d’un homme. Tout cela montre un lien bien fort entre le support physique de notre pensée et cette pensée elle-même... Et puis enfin il y a la syncope... Vous rappelez-vous, Docteur, le jour où mon cheval, dans les Flandres, est tombé sur moi et où vous m’avez retrouvé évanoui dans la prairie... j’étais resté là deux heures; je ne me souvenais de rien... Il ne semblait pas que mon âme eût vécu tandis que mon corps était anéanti.

- Voilà, dit le docteur de sa voix grinçante et sarcastique, un raisonnement qui me paraît assez faible. Que, dans la syncope, vous cessiez pour un instant d’être conscient de votre personnalité, on peut vous l’accorder (et pourtant, il y aurait fort à dire, car beaucoup de patients, au réveil d’une syncope ou d’un sommeil opératoire, se souviennent d’images extraordinaires et quelquefois décrivent une impression d’âme libérée), mais que cette personnalité ait été anéantie, votre réveil même prouve le contraire... En vous relevant, après votre chute de cheval, vous n’étiez pas un autre homme, mais le même... Si cette expérience prouve quelque chose, ce serait donc plutôt que votre personnalité avait pu survivre, alors que votre corps avait paru l’abandonner... Mais on peut imaginer mieux. Aujourd’hui, quand un cœur cesse de battre et des poumons de respirer, nous, médecins, disons que le malade est mort... Bien... Supposons que l’on trouve le moyen (et il n’est pas du tout invraisemblable qu’on le trouve) de faire circuler dans la tête du mort un flot de sang nouveau. Est-ce que l’homme ne va pas revivre ?

- Je ne sais pas... C’est possible.

- S’il renaît, sera-ce avec la même personnalité ou avec une autre?

- Avec la même, naturellement,

- Nous sommes d’accord... Mais d’où viendra-t-elle, cette personnalité? Soutiendrez-vous qu’elle se soit formée tout d’un coup, avec son immense paysage de souvenirs, avec ses passions, ses sentiments, dans ce corps qui vient de renaître?... Ou est-ce l’ancienne âme du mort?. . . Et, si c’est elle, n’avouez-vous pas ainsi qu’elle n’était pas morte avec le corps?

- Pourquoi, Docteur?... Si nos souvenirs sont liés à une structure définie du cerveau, cette structure n’ayant pas changé, les souvenirs renaissent identiques... Pour employer une image grossière, mais qui vous donnera quelque idée de ma pensée, c’est comme si vous disiez : « Le Ministère est vide la nuit, n’est-ce pas ? Et pourtant, quand les employés vont revenir le matin, ils vont s’occuper des mêmes affaires. Le Ministère a donc une âme personnelle qui, invisible, y demeure la nuit... »

- Sophisme ingénieux, dit le docteur en se versant du vin... Mais sans aucune solidité... Car vous supposez que le cerveau contient la trace des images et des souvenirs comme le Ministère contient les dossiers, or vous me permettez, à moi, médecin, de penser que nous ne possédons aucune preuve d’une telle organisation du cerveau. Les localisations cérébrales sont de plus en plus abandonnées par les spécialistes et, si même elles étaient vraies, elles ne prouveraient pas ce que vous dites. Non, plus on étudie la structure du cerveau, et plus on a l’impression que c’est, comme dit votre Bergson, un système de communication, un central téléphonique entre le corps et autre chose. Naturellement, si vous détruisez le central, vous cessez de communiquer, mais cela ne prouve pas que l’interlocuteur n’ait jamais existé, ni qu’il ait disparu avec les appareils...

- En effet, Docteur, mais dans le cas du central téléphonique, je crois à l’interlocuteur parce que je peux, par une expérience facile, le retrouver en me transportant jusqu’à lui, à pied, à cheval, en avion. Votre interlocuteur-âme, qui l’a jamais retrouvé ? Pouvez-vous me donner un seul exemple de pensée sans le support d’un corps?

- Mais certainement... Par exemple la pensée même qui crée votre corps... Ne voyez-vous pas que si, avant le corps, avant la première cellule, avant la première gouttelette perceptible de protoplasma, il n’y avait pas eu une « force vitale », une « pensée créatrice », jamais la matière ne se fût organisée en corps vivant... Après tout, il est assez surprenant que vous ayez, vous, formé un corps, celui qui est devant moi, avec du carbone, de l’oxygène, du phosphore, et quelques autres matières insensibles... Et il est plus surprenant encore que vous ayez ainsi bâti un homme, plutôt qu’un ours ou une crevette... Où était le support matériel de la pensée dont vous êtes né? Quel cerveau vous a transmis les pensées héréditaires, les images ancestrales qui font que vous êtes vous?

- Parlez-vous sérieusement, Docteur? Est-ce que vous ne croyez pas simplement que ce support matériel était dans la cellule fécondée d’où mon corps est sorti?… Je ne suis pas très fort en biologie, mais...

- Ah ! que vous m’amusez, dit-il. Où avez-vous vu, mon pauvre enfant, qu’il soit scientifiquement prouvé que dans une cellule, furent, il y trente-cinq ans, préfigurés votre corps et votre esprit?... Vous me disiez tout à l’heure

«Je crois à l’interlocuteur parce qu’une expérience facile me permet de le retrouver... »

Mais ici, quelle expérience avez-vous faite? Qu’est-ce qui vous permet d’imaginer qu’il suffirait de grossir une cellule jusqu’à des dimensions géantes, que nos microscopes ne nous permettent pas d’atteindre, pour y découvrir le nez de votre arrière-grand-père ou le puritanisme du mien? Et si vraiment vous le croyez, pensez-vous qu’une telle croyance soit scientifique? Ce serait une grande erreur... Cette idée, si vous l’avez, c’est une religion, ni plus ni moins prouvée qu’une autre, assez étonnante seulement chez un homme qui tout à l’heure se disait affranchi de toute doctrine. Je sais bien que le XIXème siècle s’est efforcé de réduire le spirituel au matériel, mais il a échoué... L’observation ne prouve pas du tout que la vie mentale, sentimentale, soit contenue dans la vie matérielle, mais au contraire, qu’elle ajoute à celle-ci tout un domaine inexploré...

Je me tus. Je trouvais les arguments de James assez embarrassants. Je lui offris une cigarette. Il fuma quelque temps en silence.

- Tout de même, dis-je enfin... ‘Tout de même... Raisonnez car l’absurde, Docteur supposez que chacun de nous ait une âme immortelle, où diable seraient les milliards de milliards d’individus qui ont existé?... Où diable iront les milliards de milliards qui existeront encore?… Où sont les âmes des bêtes? Si vous étiez théologien, vous répondriez qu’elles n’en ont pas. Mais vous êtes naturaliste. .. Où sont les âmes de tous les marsouins, de tous les kangourous, de tous les crabes qui ont jamais existé? Ne trouvez-vous pas une telle idée inconcevable?

- Si j’étais théologien, comme vous dites, je vous répondrais probablement que ces nombres qui vous effraient ne sont rien au regard de la toute-puissance et de l’infinité de Dieu... Mais vous parlez maintenant d’une survivance éternelle de toutes les personnalités... Je ne vous en demande pas tant. Ne pouvez-vous imaginer qu’à chaque corps vivant soit liée une certaine quantité d’une force dont la nature nous est inconnue, mais que nous appellerons, pour la commodité du vocabulaire, le fluide vital? Qu’est-ce qui empêche de penser qu’après la mort ce « fluide » retourne à une sorte de fonds commun?… Pourquoi n’y aurait-il pas un principe de la conservation de la vie qui serait analogue à celui de la conservation de l’énergie?... Accordez-moi cela, et je me déclare satisfait.

- Satisfait? Mais pourquoi, cher Docteur, attachez-vous tant d’importance à des hypothèses si fragiles?

- Cela, mon cher, dit-il en se levant, je vous l’expliquerai dans une heure si vous voulez me faire l’amitié de revenir avec moi jusqu’à l’hôpital.
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:03

IV

James me dit de prendre son bras et me conduisit jusqu’à un autobus. Depuis notre départ de l’hôtel, il n’avait pas parlé. Lorsque nous fûmes assis, je demandai :

- Qu’allons-nous voir?

- Peut-être rien… Vous jugerez vous-même... En tout cas, sachez que vous êtes le premier auquel je révèle mes recherches... D’ailleurs, vous comprendrez... Mais j’aime mieux ne pas parler ici, ajouta-t-il en jetant un regard hostile sur une dame en deuil assise près de moi.

- Descendons, dit brusquement le docteur James.

Nous étions devant Saint-Barnabé. L’hôpital luisait faiblement dans le nuage qui l’enveloppait. James, avec la sûreté de mouvements d’un homme qui est sur son terrain, me guida à travers les cours, sous les arches. Bientôt je reconnus la porte métallique de la Chambre des Morts. Je pensais depuis longtemps que c’était là qu’il me ramenait. Malgré moi, je frissonnai. Mon compagnon semblait dans un violent état de surexcitation nerveuse. La porte était fermée au verrou. James frappa, un coup long suivi de deux plus courts.

- Bonsoir, Docteur, dit Grégory.

Puis, m’apercevant, il parut surpris et, me sembla-t-il, assez mécontent.

- Comment, Docteur? dit-il... Vous avez ramené quelqu’un?

- Cela n’a pas d’importance, dit James à haute voix. Mon ami est un Français, tout à fait étranger à l’hôpital, et mon fidèle camarade pendant toute la guerre. Il tiendra sa langue.

- Je l’espère, dit Grégory, je l’espère... Car nous perdrions tous deux notre place, Docteur, si ce gentleman parlait.

- Bien, bien, je vous dis qu’il ne parlera pas, répondit James avec impatience... Avez-vous reçu l’homme? Nous sommes en retard, dit James... Ce brouillard... Depuis combien de temps est-il là ?

- Dernier soupir vers neuf heures quarante, Docteur... Il est en ce moment dix heures trente.

- Cela va, dit le Docteur... Tout n’est pas perdu... Vivement, Grégory, la bascule... Vous, ajouta-t-il en se tournant vers moi, asseyez-vous sur un de ces bancs... Ne bougez plus ; ne parlez plus... Je vous expliquerai plus tard ce que vous aurez vu.

Grégory, qui avait disparu sous l’amphithéâtre, revint, chargé d’un appareil que, lorsqu’il le monta, je reconnus être une bascule surmontée d’un cadran à aiguille, presque semblable à celles que l’on voit dans les gares. Le plateau était assez grand pour que l’on y pût étendre un corps humain. Avec l’aide de James, le préparateur y coucha le cadavre de l’homme, et à l’extrémité de l’aiguille, fixa un petit miroir. Puis, plongeant à nouveau sous les bancs, il rapporta un cylindre monté sur une tige assez haute. J’entendis tourner un ressort. Sans doute remontait-il quelque mécanisme d’horlogerie.

- Allons, vivement, Grégory, vivement, dit le docteur avec impatience... Vous êtes prêt?... J’éteins...

Il tourna un interrupteur. Toutes les lampes de l’amphithéâtre s’éteignirent. Alors je vis qu’un rayon lumineux réfléchi par le miroir placé à l’extrémité de l’aiguille, allait frapper le cylindre qui tournait lentement. Ainsi, à tout mouvement de l’aiguille, correspondait le mouvement d’un point lumineux sur le cylindre. C’était la méthode classique que j’avais vue jadis employer dans les classes de physique, pour augmenter la sensibilité d’un galvanomètre.

Je ne comprenais pas du tout l’expérience à laquelle j’assistais, mais la scène avait pris un aspect scientifique, et par là familier, me calmait, j’étais maintenant sensible à son étrange beauté. Cette obscurité où brillait un faible rayon, ce corps nu que l’on devinait confusément dans la nuit, le visage de James qui se penchait sur le cylindre et que le rayon modelait un instant, tout rappelait ces tableaux de Rembrandt, où un philosophe, un alchimiste, travaillent dans une ombre brune éclairée seulement par la jaune lumière d’une fenêtre étroite et surnaturelle. Pendant quelques minutes, le silence fut absolu, puis la voix de James sortit des ténèbres.

- Commencez-vous à comprendre? disait-elle... Vous devinez, n’est ce pas, que le spot lumineux sur le cylindre indique le poids du corps... Regardez maintenant les deux points de repère phosphorescents qui marquent le sommet et la base du cylindre... Vous voyez que le point d’impact du rayon descend lentement... Donc le poids diminue... Le poids d’un cadavre diminue toujours pendant les heures qui suivent la mort... Pourquoi diminue-t-il? C’est facile à comprendre... Une partie de l’eau contenue dans les tissus se perd par évaporation lente, et comme aucune nutrition ne la remplace... Remarquez que cette diminution est continue, ce que vous pouvez constater en observant que le point lumineux descend sans secousses, et en effet, on ne voit aucune raison pour qu’une telle évaporation soit discontinue... Environ une heure s’est maintenant écoulée depuis la mort... Pendant une demi-heure encore, à quelques minutes près, le phénomène va continuer sans aucun changement. Ensuite vous devrez regarder très attentivement le cylindre.

Un calme extraordinaire suivit. J’entendais respirer Grégory et James. Le point lumineux descendait lentement.

- Une heure vingt-cinq, dit James, d’un ton où je sentis de nouveau l’extraordinaire tension nerveuse qui avait été la sienne au début de la soirée.

Je m’interdis de quitter des yeux le cylindre. J’entendis battre très distinctement un chronomètre que, sans doute, James tenait à la main.

- Une heure trente, dit-il.

Quelques secondes plus tard, je vis le spot lumineux tomber brusquement. Le saut avait été minuscule, mais facile à observer.

- Avez-vous vu, Docteur? m’écriai-je.

- J’ai d’autant mieux vu, dit la voix sarcastique, que je ne vous ai amené ici que pour constater ce phénomène.

A ce moment il ralluma toutes les lampes.

J’étais de nouveau calme. Je me sentais curieux, intéressé ; j’entrevoyais ce que cherchait mon ami ; je souhaitais passionnément savoir comment il interprétait lui-même son expérience.

- Maintenant, lui dis-je, vous allez m’expliquer...

- Attendez, dit-il... Il faut laisser Grégory rentrer chez lui... Vous allez venir jusqu’à ma chambre et je vous ferai voir d’autres choses...
Merci, Grégory, à demain.

Il tira de sa poche un petit carnet, nota quelques chiffres, et m’entraîna.
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:05

V

- Et maintenant, Docteur ? demandai-je lorsqu’il m’eut installé dans l’unique fauteuil de sa chambre, un whisky à ma droite et une boîte de cigarettes à ma gauche.


- Et maintenant, mon ami, je suppose que vous attendez de que je vous explique cette scène... Mais je voudrais d’abord savoir ce que vous-même pensez de ce que vous venez de voir.

- Moi?… Que voulez-vous que je vous dise? Notre conversation pendant le dîner, et l’expérience à laquelle je viens d’assister paraissent prouver que vous êtes à la poursuite de... comment dire... de l’âme humaine... Et aussi que, croyant à l’esprit, vous le cherchez par des moyens matériels... Ce qui, pardonnez-moi, me paraît contradictoire... Mais j’ai tort de juger puisque je ne sais même pas ce qu’ont été vos expériences, hors celle de ce soir. C’est donc à vous de parler et de commencer.

Il était debout, appuyé à la cheminée il alluma une pipe.

- D’abord, je vais répondre à votre première objection : « Vous cherchez l’esprit sous forme de matière », me dites-vous. Ce n’est pas exact... Je ne cherche pas l’esprit. Je cherche une certaine forme d’énergie qui, liée à la matière, lui communiquerait cette propriété encore inexpliquée : la vie... Vous admettez, n’est-ce pas, qu’en dépit des affirmations de matérialistes fanatiques, il n’a jamais jusqu’ici été possible de reproduire par des mécanismes physico-chimiques, les réactions de la matière vivante...

- C’est vrai... On peut croire qu’on les expliquera un jour...

- Si vous voulez, dit-il avec impatience... On peut croire... Mais encore une fois, ce n’est plus alors de la science, c’est une religion... En tout cas vous m’accorderez que scientifiquement, expérimentalement, j’ai le droit de dire que nous ne savons pas ce qu’est la vie... Il n’est donc pas absurde de chercher, comme j’essaie de le faire, s’il existe dans les corps vivants une forme d’énergie différente de toutes celles que nous connaissons... Remarquez que cette recherche ne pose pas le problème de l’âme au sens religieux ou philosophique du mot il le transpose, le déplace, le recule… Si j’arrivais à prouver que chez tout être vivant existe une masse définie de « fluide vital », il resterait, dans ce fluide même, à faire la part de l’esprit et de la matière, puis à montrer comment ils y sont unis... Je vous dis cela pour le cas où quelque orthodoxie vous rendrait méfiant a priori.

- Mon cher James, lui dis-je, je vous ai indiqué ma position à ce point de vue et je vous écoute d’un esprit critique mais parfaitement libre. D’ailleurs votre idée de fluide vital n’est pas une idée nouvelle. Le Mesmer qui fut une des causes lointaines de la Révolution française...

- Je sais, je sais.., dit le docteur en tirant sur sa pipe... Il y a surtout un précurseur beaucoup plus important, mais que sans doute vous ignorez, c’est le baron de Reichenbach.

- En effet, je ne le connais pas. Qui était-il ?

- C’était un personnage extraordinaire, séquestré par la police française parce qu’il voulait fonder un Etat... Grand chimiste, car c’est lui qui a trouvé la paraffine et la créosote... Vers 1860, il s’était attaqué au problème du rayonnement des corps vivants. Il possédait en Bavière plusieurs châteaux féeriques, les uns situés sur des montagnes, les autres aux bords des lacs. Il y réunissait des sujets particulièrement sensibles qui, dans une obscurité totale, percevaient autour des hommes, des animaux, des fleurs, ce fluide lumineux, auquel Reichenbach avait donné le nom d’Od, d’un terme sanscrit signifiant « qui pénètre tout... » Les sujets de Reichenbach voyaient dans l’obscurité s’élever autour des corps des effluves qui n’étaient ni de la fumée, ni de la vapeur, mais comme un flamboiement ténu... Chose étrange, ces émanations étaient d’une couleur rougeâtre pour la partie gauche du corps, bleuâtre pour la partie droite... A la vérité, j’ai essayé de répéter ces expériences de Reichenbach. Je n’ai jamais rien trouvé. Tout à l’heure quand nous étions, vous, Grégory et moi, dans une obscurité totale, vous n’avez, je pense, perçu aucun
« flamboiement odique », bien que nous fussions alors, les uns et les autres, dans un état d’extrême hyperesthésie ?

- Non, je n’ai rien vu.

- Moi non plus, et il en fut toujours ainsi... Mais j’ai trouvé autre chose… et voici comment...

Dans un journal médical paru pendant la guerre, j’ai lu un jour le récit d’une expérience faite par un certain docteur Crooks, qui racontait avoir pesé des cadavres animaux et avoir constaté, après un temps à peu près fixe pour une espèce donnée, une chute brusque de poids... Pour l’homme, il avait estimé cette chute moyenne à dix-sept centièmes de milligramme.

« Donc l’âme existe, concluait-il, et elle pèse dix-sept centième de milligramme... »…

Sous cette forme grossière, la communication fut jugée absurde... On déclara que ce Crooks était fou et personne ne lut avec soin son mémoire... Pour moi, son récit m’avait frappé par un ton de sincérité et par une grande précision de détails… Je n’aurais pourtant jamais essayé de refaire des expériences difficiles et déplaisantes si... (il s’interrompit, comme s’il avait regretté d’avoir commencé cette phrase et, sans la terminer, reprit)... L’an dernier j’eus l’idée, puisque les circonstances, la vie l’hôpital, mettaient à ma disposition des cadavres, de vérifier les faits indiqués par Crocks... Non sans surprise, je constatai qu’il avait dit la vérité... Seulement, il avait arrêté l’expérience trop tôt... Chez l’homme, la courbe normale de l’évaporation est presque toujours interrompue, non pas une fois, mais trois fois par des chutes brusques... La première, celle que vous avez observée ce soir, se produit environ une heure trente-cinq après la mort et elle est de quinze à dix-neuf centièmes de milligramme ; la seconde et la troisième, que je n’ai pas attendues, parce que je les connais maintenant avec trop de certitude, suivent la première respectivement à vingt minutes, puis à une heure d’intervalle... Vous voulez dire quelque chose?

- Rien d’important... Une simple observation... Comme vous ne pouvez jamais placer vos cadavres sur la bascule que quelques minutes au plus tôt après la mort, vous ne savez pas, Docteur, si pendant ces quelques minutes ne s’est pas déjà produit un phénomène du même ordre.

Il réfléchit un instant, puis dit :

- C’est exact... Mais je reviens à ce que je sais… Sur les résultats de l’expérience, aucun doute possible... Vous venez de les constater vous-même, tout le monde peut les vérifier... J’ajoute que les ai répétées sur des animaux... Là aussi les résultats de Crooks sont exacts. Il y a toujours chute brusque, mais son amplitude est très inférieure à ce qu’elle est chez l’homme... Dans le cas du rat, si faible qu’on ne peut la mesurer... Tels sont les faits; sur l’interprétation, on peut discuter...

Il ralluma sa pipe, qui s’était éteinte, et me regarda. Je me gardai de rien dire. Il reprit :

- Au point où j’en suis, voici ce que je propose : il ne me paraît pas impossible de suggérer, non que l’âme humaine pèse dix-sept centièmes de milligramme, mais que tout être vivant est animé (on pourrait dire, en français, « âmé »), par une certaine forme d’énergie, encore inconnue, qui quitte le corps après la mort... Que toute énergie ait une masse, c’est ce qui est admis par les physiciens depuis Einstein. Vous savez que l’on peut peser de la lumière et que même, théoriquement, on pourrait comprimer de la lumière dans un ballon... Pourquoi n’en serait-il pas de même pour l’énergie vitale?... Il est vrai que le poids de la lumière est d’un ordre de grandeur infiniment plus petit que celui que nous constatons ici... Mais je ne vois pas que ce soit un argument contre moi. Cela prouve simplement que nous sommes en présence d’un phénomène tout différent, ce qui n’est pas surprenant... On connaît maintenant des états de la matière tels qu’une tonne d’atomes réduits à leur noyau pourrait trouver place dans la poche de mon gilet... Me suivez-vous jusqu’ici, ou me jugez-vous complètement fou?

- J’ai beaucoup de peine à m’habituer à ces idées, mais ce vous dites me paraît clair... je vous ferai pourtant encore une objection : vous avez l’air de considérer un corps humain comme une unité vivante. Or, autant que nous le savons, il n’en est rien. Les diverses cellules du corps ne meurent pas toutes en même temps. Un cœur vit plus longtemps qu’un cerveau. Quand j’étais en Amérique, on m’a montré dans les laboratoires de Carrel que l’on peut par des moyens artificiels, faire vivre des cellules de cœur presque indéfiniment... Je ne sais plus quel est le savant qui a dit que « les cellules d’un corps meurent comme la population d’une ville affamée : les plus fragiles les premières... ». Mais si la mort est progressive, comment lier cette idée à celle de vos chutes brusques?

- Votre remarque est raisonnable et je me la suis faite... La réponse est d’abord que je constate, non pas une, mais plusieurs chutes, ensuite que votre idée de mort individuelle des cellules est une hypothèse mais n’est que cela... S’il existe une certaine force qui soit le support de ce que nous appelons « la personnalité », elle doit disparaître en une seule fois (et sans doute au moment de la plus forte chute) ; la personnalité de l’un de nous est tout de même une chose tout à fait distincte de la vie de chacune de ses cellules... Une personnalité est, ou elle n’est pas... Non pas, encore une fois, que je veuille faire de l’âme quelque chose de matériel, mais, comme je vous l’ai expliqué tout à l’heure, de même que l’âme est, l’expression de ses pensées et pour la perception de ses sensations, liée au corps, de même il est possible qu’après s’être séparée du corps elle soit liée à cette énergie mystérieuse dont nous venons de constater le départ.

- Vous voulez dire que la personnalité pourrait survivre au corps, si l’énergie vitale de ce corps pouvait rester groupée en un lieu unique ?

- C’est cela... Mais, pour le moment, je n’affirme rien... Je dis simplement que ce n’est pas inconcevable.

- Seulement, en fait, cette énergie ne reste pas groupée.

- Nous n’en savons rien, mais il me semble possible (comme je vous le disais tout à l’heure à l’hôtel) que, de même que la matière dont est fait un corps retourne, sous des formes diverses, à la matière universelle, notre force vitale, au moment de la mort, retourne à quelque immense réservoir d’énergie spirituelle jusqu’au moment où, de nouveau liée à certains atomes de matière, elle animera une fois de plus un être vivant.

- En d’autres termes, vous croyez à une immortalité de l’âme universelle, mais non à la survie de l’individu?...

- Vous avez un goût très français des idées, mon ami... En ce moment vous m’entraînez dans le champ des hypothèses ; il est sans bornes... Pour moi, le problème qui m’intéresse est beaucoup plus étroit... Si l’on pouvait recueillir l’énergie vitale d’un être humain, aurait-on fixé par là sa personnalité? Lui aurait-on assuré, sinon l’immortalité (tous les problèmes où entre l’infini dépassent l’esprit humain), mais au moins une certaine durée de survie? Voilà ce que je cherche.

- C’est un peu fou, Docteur, mais intéressant... Et alors? Avez-vous essayé de recueillir ce « quelque chose » qui pèse dix-sept centièmes de milligramme ?

- Je n’ai pas encore trouvé le moyen de l’essayer sur l’homme... Je l’ai tenté sur des animaux. J’ai placé, pendant l’expérience de la bascule, certains animaux sous des cloches de verre, mais qu’ai-je recueilli dans celles-ci? Y ai-je même recueilli quelque chose? Je ne l’ai jamais su. D’abord, pour retirer l’animal, je suis obligé de soulever la cloche. Ce que celle-ci contient s’échappe-t-il alors? Je l’ignore... Le fluide vital, en dépit des assertions de Reichenbach, demeure invisible... Cela ne rend pas l’observation facile... Evidemment des expériences faites sur l’homme devraient donner des résultats plus facilement observables, puisque les quantités mises en jeu sont plus grandes... J’ai commandé, il y a trois jours, une cloche de verre de dimensions suffisantes pour recouvrir le corps d’un homme... Je l’aurai la semaine prochaine... Nous verrons... Serez-vous encore ici?

- Je dois retourner à Paris pour quelques jours, mais mon travail est loin d’être terminé et je serai de retour à Londres vendredi vers sept heures du soir... Voulez-vous dîner avec moi ce jour-là?

- Non, je ne puis quitter l’hôpital le vendredi... Mais venez, vous, jusqu’ici et peut-être...

Il me regarda longtemps, comme un architecte qui regarde la force d’une poutre ou d’un mur.

- Naturellement, dit-il, vous me confirmez votre promesse que vous ne parlerez à personne de ce que vous avez vu ici... je perdrais à la fois ma place et les moyens de continuer mes expériences...

Je lui serrais la main et partis. J’eus beaucoup de mal, dans le brouillard, à retrouver mon chemin et ne rentrai à l’hôtel qu’à trois heures du matin. Je ne pus dormir.
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:17

VI

J’arrive au moment de cette histoire où les circonstances m’amenèrent à y jouer un rôle plus important et je veux avouer tout de suite que je fus coupable, après la promesse solennelle que je venais de faire à James, en parlant, même de façon indirecte, de ses recherches à un savant français. J’avais pourtant, me semble-t-il, des excuses. D’abord ce ne fut pas ma volonté, mais le hasard qui me fit, pendant cette période, rencontrer pour la première fois Monestier. Ensuite on verra que les questions que je lui posai furent telles que pas un instant il ne put penser que des recherches aussi étranges étaient réellement poursuivies par un médecin. Enfin il me faut dire que mes démarches, si imprudentes qu’elles aient été, permirent à James de faire un pas décisif vers la solution du problème.

J’arrivai à Paris un samedi et dînai, le même soir, chez des amis. En me mettant à table, je vis que j’avais pour voisin Monestier. Je l’admirais depuis longtemps, car il est non seulement, après Jean Perrin et Langevin, l’un de nos plus grands physiciens, mais aussi un parfait écrivain. Je fus charmé de l’homme. Il avait les yeux bleus et vifs d’un enfant, des cheveux blancs moussus, la voix rapide et jeune.

Je me souviens qu’il me parla d’abord des travaux d’Esnault-Pelterie et de la possibilité d’un voyage dans la Lune.

- Moi, je n’irai pas, dit-il ; mon fils ira peut-être, mon petit-fils certainement... D’ailleurs on trouvera des volontaires par centaines...

- Comment respireront-ils? demandai-je.

- Ils emporteront de l’oxygène, dit Monestier. Plus tard, quand il y aura là-bas une colonie d’êtres humains, un marché d’oxygène s’ouvrira où chaque matin les ménagères iront faire leur provision d’air respirable. Cette vie paraîtra très simple à ceux qui la vivront... Qu’aurait pensé Christophe Colomb si on lui avait décrit le paquebot Ile-de-France ?... Relisez Jules Verne et Wells. Presque tous les rêves de la génération précédente sont devenus des réalités d’aujourd’hui.

Ce fut à ce moment (et sans doute parce qu’il avait jeté dans la conversation, avec sympathie, les noms de Jules Verne et de Wells), qu’un désir subit et invincible me vint de l’interroger sur la valeur scientifique des recherches du docteur James.

- Figurez-vous, lui dis-je, que je voudrais, moi aussi, écrire un conte fantastique sur lequel, puisque j’en ai l’occasion, je serai heureux d’avoir l’avis d’un savant... Naturellement vous allez trouver le thème tout à fait absurde... Je sais qu’il l’est... Mais je voudrais savoir, en supposant qu’un savant eût la folie de faire certaines expériences, quelle serait la marche suivie par lui et les directions où il s’engagerait.

Sur quoi je lui racontai, comme une histoire fictive, mes conversations avec James et les expériences dont j’avais été le témoin. Il m’écouta avec amusement et bienveillance.

- Ce n’est pas tellement absurde, dit-il... Pourquoi n’y aurait-il pas des « psychons » comme il y a des électrons?... Nous savons si peu de chose... Alors, qu’est-ce que vous voudriez que je vous dise exactement?... Quelles expériences pourrait faire votre médecin?... A sa place j’essaierais d’abord de rechercher si certaines radiations ne rendent pas visible l’énergie qu’il croit avoir recueillie, sous sa cloche de verre. Vous avez déjà vu des matières fluorescentes, invisibles en plein jour, devenir visibles dans l’obscurité sur le passage des rayons ultraviolets?

- Non, jamais.

- Je vais vous montrer cela, c’est un très beau spectacle... Pouvez- vous venir demain jusqu’au laboratoire?

- Je serai ravi.

Le lendemain, je le trouvai dans un bâtiment neuf, au milieu de machines brillantes et complexes. Au moment où j’entrai, il était debout devant un tube de verre dans lequel, en m’approchant, je vis des anneaux de lumière ouatée d’un rose mauve, pâle et surnaturel.

- Ah Bonjour, me dit-il... Tenez, voici un curieux phénomène… Regardez... je fais glisser un aimant le long de ce tube...
Il tenait à la main un morceau de métal en fer à cheval. Il le déplaça lentement vers la droite. Alors je vis les anneaux s’écarter les uns des autres, suivre l’aimant et devenir plus transparents et plus pâles. Monestier ramena l’aimant vers la gauche. Les anneaux entrèrent les uns dans les autres, jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus qu’une petite bague de matière violette.

- C’est ravissant, lui dis-je... Mais quelle est l’explication?

- Ah voilà dit-il... je la cherche... je ne sais pas encore... Mais vous êtes venu pour voir les phénomènes de fluorescence... Je ne veux pas vous faire perdre votre temps.

Il y avait, dans un coin de la salle, une machine allongée, toute noire et qui ressemblait à un appareil photographique de grandes dimensions, recouvert du drap qu’emploient les photographes au moment de la luise au point.

- Ceci, dit Monestier, est l’appareil qui produit les rayons ultraviolets... La lumière visible est arrêtée à la sortie par une plaque noire qui ne laisse passer que les radiations invisibles...
Tenez, voulez-vous éteindre l’électricité... Le commutateur est plus à gauche... Bien. Maintenant je mets l’appareil en marche dans l’obscurité... Vous ne voyez rien… Si vous placez votre main sur le passage du faisceau, vous la verrez devenir en partie lumineuse et, si vous la laissez trop longtemps, vous vous brûlerez... Bien... Je place maintenant devant l’appareil un ballon plein d’eau... Naturellement il est invisible... Mais je verse dans cette eau une substance fluorescente... Regardez.

Deux gouttes d’un bleu d’acier parurent soudain dans l’obscurité, comme des planètes suspendues dans la nuit. Elles s’élargirent en volutes qui tournèrent lentement, grandirent, faiblirent, nébuleuses de plus en plus ténues. Une fumée liquide emplit tout le ballon d’un nuage irréel et lumineux.

- Que c’est beau dis-je... On croirait assister à la création de la matière... Mais pourquoi tout cela n’est-il pas visible à la lumière ordinaire

- Cher monsieur, dit-il en souriant, les « parce que » de la science sont presque toujours des constatations de fait... Vous vous souvenez de Molière « … Quia est in eo virtus dormitiva... » Parce qu’il y a des substances fluorescentes qui sont visibles aux rayons ultraviolets...
Mais, pour en revenir à votre histoire à laquelle j’ai beaucoup rêvé cette nuit, rien n’empêche de supposer que votre « fluide vital » soit fluorescent... Le médecin de votre récit pourrait certainement emprunter dans un hôpital un appareil semblable à celui-ci... Qu’il place une de ses cloches sur le passage des rayons... Qui sait? Peut-être verra-t-il soudain les « psychons » devenir lumineux.

- Oui... C’est une très bonne idée... Et croyez-vous que le verre de ses cloches ne laisserait pas échapper l’énergie qu’elles contiennent... Ne faudrait-il pas des cloches en métal? Ou en cristal de roche?

- Ah Je n’en sais rien... Tout dépend de la nature de votre fluide, qui m’est inconnue... Mais je ne vois pas de raison a priori pour que le verre soit insuffisant… S’il l’est, vous pouvez supposer que votre héros essaie d’un verre colloïdal. Vous aurez alors dans votre histoire de belles cloches rouges... Mais je vais vous montrer autre chose.

Il me fit voir des lames de savon, infiniment minces où se formaient des plaques colorées aux couleurs vives et changeantes, et je n’osai plus lui parler de « mon histoire ».
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:20

VII

Je revins à Londres le vendredi soir. J’eus une mauvaise traversée et me sentis trop fatigué pour sortir encore le même jour. Ce fut le samedi matin seulement que j’allai voir James à l’hôpital. Il n’était pas dans sa chambre, mais la porte était ouverte et j’entrai pour l’attendre. En attendant le retour de mon ami, je regardai les photographies de femmes qui couvraient la cheminée et la table à écrire. Je vis alors (ce que je n’avais pas remarqué le premier jour) que toutes étaient des portraits de la même femme, presque une enfant. L’expression du visage était douce, naïve, les traits charmants, les cheveux d’une teinte blonde si claire qu’ils semblaient parfois blancs. Dans la plupart de ces portrais la jeune femme portait des costumes qui n’étaient pas de notre temps. Etait-elle actrice? Se plaisait-elle à donner à son étonnante beauté des parures différentes J’étais perdu dans la rêverie où nous plonge toujours l’énigme d’un beau visage, quand j’entendis des pas. Je me retournai. James était derrière moi. Il posa sa main sur mon épaule et regarda lui-même un instant les portraits.

- Eh bien dit-il enfin de sa voix rouillée. Vous voilà revenu? Comment avez-vous trouvé le « gai Paris »?

- Très agréable... Je ne connais pas de ville plus charmante que Paris au printemps... Mais il ne s’agit pas de cela… Je crois, James, que j’ai recueilli là-bas des suggestions précieuses pour vos recherches.

- Pour mes recherches? Comment?

Je lui racontai mon imprudence. Je lui montrai qu’elle ne présentait pour lui aucun danger. Je lui décrivis ce que j’avais vu dans le laboratoire de Monestier et lui rapportai de mon mieux ce que m’avait dit celui-ci.

- Comprenez-vous James? Il me semble que, si vous pouviez faire passer un faisceau de rayons ultra-violets au-dessus du corps au moment où vous croyez que s’en échappe quelque chose, peut-être verriez-vous alors le fluide s’éclairer... Le contraire est possible aussi, mais ne pourriez-vous essayer?... Il existe sûrement dans cet hôpital un appareil à rayons ultra-violets

- Oh! oui, dit-il, rêveur... La seule difficulté est de l’avoir dans la salle de dissection... Mais cela ne me paraît pas impossible... Oui, je vous remercie, c’est une bonne idée… J’ai souvent vu des expériences de fluorescence... Je n’avais pas pensé à les appliquer ici... En tout cas, je puis l’essayer dans ma chambre sur l’un de mes petits animaux. Voulez-vous venir demain soir? Nous ferons cela ensemble.

On ne peut imaginer l’état d’excitation dans lequel je trouvai James le lendemain soir. En entendant mon pas dans l’escalier, il était sorti de sa chambre et, quand j’arrivai sur le palier, me tendit les deux mains.

- Eh ! bien, mon ami, me dit-il à mi-voix, nous tenons une solution, et grâce à vous.

- Que voulez-vous dire

-Entrez et regardez.

La chambre était obscure, mais James me guida en me poussant par les épaules.

- Faites attention, dit- il, l’appareil est au milieu de la chambre... Allez un peu plus à gauche... Encore... Bon... maintenant droit devant vous... Voyez-vous quelque chose?

J’aperçus dans la direction de la cheminée une faible lueur, à peu prés de la taille d’une noisette, mais plus allongée. En regardant de plus près j’observai, à l’intérieur de ce noyau lumineux, des courants plus foncés qui tournaient avec une grande lenteur.
L’aspect d’ensemble évoquait celui de certaines photographies de nébuleuses célestes.

- Qu’avez-vous là? lui demandai-je... C’est curieux et même assez beau...

Je vais vous le montrer plus clairement, dit-il.
Il s’éloigna de moi un instant ; la lampe centrale de la chambre s’alluma. Je vis sur la cheminée une petite cloche de verre, sous laquelle était un rat mort, étendu sur le côté. La lueur cendrée avait disparu. Je regardai James d’un air interrogateur.

- Vous avez l’air tout surpris, dit-il... Mais je n’ai fait qu’appliquer votre idée... Ce que vous venez de voir est un petit amas de… je n’ose l’appeler matière... disons, si vous voulez de fluide lumineux qui apparut, dans le faisceau des rayons ultraviolets, au sommet de cette cloche, vingt et une minutes après la mort de l’animal. J’étais bouleversé et pouvais à peine croire ce que je venais de voir et d’entendre.

- Mais c’est extraordinaire, James... Personne n’a jamais eu l’idée de cette chose... C’est une grande découverte, vous ne croyez pas? Et où est-il maintenant, votre fluide? Je ne vois plus rien sous la cloche.

- On ne voit rien, en effet, à la lumière ordinaire et c’est ce explique que ni moi, ni personne, n’ayons jamais constaté le phénomène auparavant. Mais votre méthode ou, si vous voulez, celle de votre physicien, était la bonne.

- Je voudrais voir encore.

Il éteignit l’électricité et mit en marche l’appareil. Aussitôt le petit noyau allongé brilla de son éclat doux de nébuleuse.

- Vraiment James, je commence à croire que vous êtes sur le chemin d’un avenir imprévisible et merveilleux... Croyez-vous que la personnalité... Non, on ne peut pas parler de la personnalité d’un rat.., enfin que l’individualité de cet animal demeure sous quelque forme liée à cette petite lueur?

- Je n’en sais pas plus que vous, mon cher... Tout ce que je puis dire est que cela me semble possible, probable... et que je suis décidé à répéter l’expérience sur l’homme dès que j’aurai une cloche plus grande... Remarquez en outre que nous avons la chance que ce fluide soit plus léger que l’air, et se rassemble au sommet, ce qui rend assez facile de le conserver, même si l’on doit soulever la cloche pour retirer le corps.

Nous restâmes quelques instants dans l’obscurité, silencieux, regardant cette lueur qui peut-être était le signe d’une mystérieuse présence. Enfin James ralluma.

- Comme il est surprenant, dis-je, que des faits si importants et si simples aient jusqu’alors échappé aux hommes.

- Pourquoi? dit-il... N’est-ce pas l’histoire de tous les phénomènes scientifiques ? Les données de toutes les grandes découvertes ont existé dans la nature depuis des milliers d’années. Il manquait un esprit pour les interpréter. Quand l’homme des cavernes laissait tomber une pierre dans le torrent, le long de son rocher, il aurait pu, comme plus tard Galilée, découvrir les lois de la chute des corps... Il n’y pensait pas... Les orages ont été, depuis que la terre est terre, de merveilleuses expériences qui auraient pu montrer à tous les hommes l’existence de l’électricité... On les expliquait par la colère de Zeus... Les hommes ont toujours été entourés, et l’atmosphère parcourue, par les radiations dont se servent aujourd’hui nos physiciens ; ces radiations demeuraient invisibles, insaisissables, comme la force vitale de mon rat.

- Pauvre bête... Enlevez-le, James... Je trouve pénible de voir ce corps au milieu des photographies de cette jolie femme.

Après un moment d’hésitation, je demandai « Qui est-elle? »

- Vous ne la connaissez pas? dit James. C’est Edith Philipps, vous savez, cette jeune actrice qui fait en ce moment courir tout Londres pour la voir jouer Ophélie... Vous n’y avez pas été?... Il faudra que je vous y emmène, un soir.

- Enlevez le rat, James.

Il souleva la cloche avec précaution, tira l’animal par sa longue queue et l’enveloppa dans un papier.

- Maintenant, dit-il, il faut voir si notre lumière est toujours là.

Il refit l’expérience. La noisette lumineuse brillait au sommet de la cloche.
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:21

VIII

Mes visites à l’hôpital Saint-Barnabé devinrent presque quotidiennes. Je continuais mon travail au British Museum parce que j’y étais forcé et parce que je ne pouvais passer mes jours avec le docteur James auquel son métier laissait peu de liberté, mais les recherches de mon ami m’intéressaient plus que les miennes. Chaque jour j’attendais avec impatience l’heure qu’il m’avait fixée. Dans la salle de lecture, au lieu de travailler, je regardais mes voisins une jeune fille aux lunettes d’écaille, un petit Hindou aux cheveux frisés, et les imaginais couchés sur la funèbre balance de Gregory. Quand l’heure arrivait, je courais vers la ville des cheminées et des docks.

Deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, l’Avenue qui conduisait à l’hôpital était occupée par le marché misérable que j’y avais vu lors de ma première visite. J’aimais à m’arrêter devant les boutiques en plein vent, où l’on vendait des poissons, des livres à un penny, des vieilles chaussures. Quelquefois je parlais avec les marchands. L’un d’eux, Mr William Slutter, était mon favori parce qu’il avait une belle tête de vieux lord et une étonnante distinction naturelle. Il vendait pour six pence d’étranges briquets où un cochon, de sa patte levée, faisait jaillir l’étincelle.

« Wonderful joke », disait-il...

« They never let you down... I was sold out yesterday... I have only a few left. »

En fait, je ne le vis jamais en vendre un seul. Mais il gardait un sourire de bonne compagnie et une apparente confiance dans la vie. J’étais loin de penser, certain jeudi, parlant avec lui des difficultés de son commerce, que la semaine suivante il serait le sujet de la plus extraordinaire des expériences.

Ce fut pourtant ce qui arriva. Mr William Slutter eut une pleurésie purulente et fut apporté à Saint-Barnahé dans un état qui ne laissait aucun espoir. Ce même jour un grand magasin, qui se vantait de pouvoir tout fournir, livrait à James la cloche de taille humaine qu’il avait commandée trois semaines plus tôt. Le soir, quand j’accompagnai James dans sa visite des salles, je fus tout surpris de trouver le visage, à l’ordinaire si paisible, de William Slutter tout enflammé par la fièvre :

« Wonderful joke » criait-il ...

« I have only a few left.. ».

Je le revis le lendemain soir, à minuit, dans la salle de dissection.

Je commençais à m’habituer à ce spectacle macabre... James, au contraire, ce soir-là, se montra très agité. Il avait aidé Gregory à cacher la cloche géante sous l’amphithéâtre et craignait que le petit homme ne la brisât en la portant avec nous sur la table, au-dessus du cadavre. Le docteur avait dû renoncer à se servir de la bascule, car il eût été difficile, sinon impossible, de faire tenir la cloche en équilibre sur le plateau. En revanche, il s’était fait prêter une fois encore, l’appareil à rayons ultraviolets. Gregory, qui n’était pas au courant de nos recherches nouvelles, ne comprenait plus ce que faisait le docteur et ne nous aidait qu’avec mauvaise humeur et maladresse.

Enfin le pauvre William Slutter se trouva étendu sous l’énorme cloche et l’appareil placé de façon à ce que le sommet de celle-ci fût sur le trajet des rayons. Ces opérations avaient pris un temps si long qu’il nous restait six minutes seulement jusqu’à l’instant où, d’après l’horaire maintenant familier de ces expériences, « quelque chose » devait arriver. James, qui avait l’oeil sur l’horloge, dit à Gregory d’éteindre. Je regardais le sommet invisible de la cloche et m’efforçais de ne pas perdre la direction. L’attente me parut sans fin.

- Une minute, dit James.

Je me mis à compter lentement. Un... deux… trois... quatre... J’arrivais à cinquante quand je vis paraître un brouillard bleuâtre. Il me sembla d’abord informe et comme épars sur toute la largeur du faisceau. Mais ce stade fut si court que je ne pus l’observer. Tout de suite la fumée se trouva condensée en une masse laiteuse, longue à peu prés de quatre pouces, dont le bas était horizontal et dont le sommet arrondi suivait la courbe de la cloche. Cette masse n’était pas immobile, ni homogène. On y voyait des courants plus clairs et plus foncés. Je ne pourrais mieux vous la décrire qu’en vous demandant d’imaginer des fumées de cigarette d’épaisseurs et de couleurs légèrement différentes, superposant leurs spires et leurs anneaux jusqu’à former un objet aux contours bien définis.

- Docteur, dit la voix de Gregory, effrayée... Docteur, Docteur... Vous voyez cet oeuf de lumière?

- Silence, dit la voix rouillée de James.

Je vis passer dans le champ de l’appareil la tête du docteur dont certains traits devinrent un instant lumineux. Puis il disparut de nouveau dans l’obscurité. Je sentais, sans le voir, qu’il était penché pour l’observer de plus près, sur l’étrange substance devenue sa prisonnière. Je pensais à William Slutter... Restait-il vraiment, sous la cloche de verre, un peu de ce qu’avait été cette âme naïve et résignée? Etait-il possible que tout ce qui, de ce corps inanimé, avait fait la vie, se trouvât concentré dans ce petit espace? Tenions-nous là quelque force impersonnelle, ou l’individu William Slutter? Pouvait-il nous voir? Etait-il conscient de son incroyable aventure? Pensait-il en ce moment : « Wonderful joke... » Et si vraiment existait la moindre chance pour qu’il fût conscient, avions-nous le droit de tenir une âme captive?

- Lumière, Gregory, dit la voix de James.

Je fus surpris de revoir le docteur, le petit préparateur aux moustaches cirées, l’appareil couvert d’une étoffe noire et, sous la cloche maintenant privée de son éclat, le cadavre d’un vieil homme aux moustaches blanches.

James me regardait en hochant la tête ; je sentis qu’il était lui-même accablé par le succès.

- Vous avez vu l’oeuf de lumière, monsieur? me dit Gregory.

- Nous l’avons tous vu, dit James sur un ton d’impatience... Ce que je désire maintenant Gregory, c’est que vous me conserviez cette cloche sans la briser et surtout sans la retourner... Vous comprenez

- Oui, Docteur.., répondit l’autre avec humeur. Mais ne m’en donnez pas une seconde, car je ne saurais où la mettre. Déjà, si les étudiants trouvent celle-là...

- Je ne vous parle pas d’une seconde, dit James... Nous allons vous aider à transporter celle-ci sous l’amphithéâtre.

Nous finîmes à trois cette manoeuvre, non sans difficulté, et nous quittâmes Gregory. Le petit homme semblait réticent. Quand nous fûmes dans la cour de l’hôpital et sous le ciel étoilé :

- Je crois, dis-je à James, que vous devriez lui donner quelques explications... Vous avez besoin de lui... Or ce soir...

- Vous êtes admirable, mon ami, que voulez-vous que je lui dise? Il en sait autant que vous et moi... Est-ce que vous pouvez, vous, expliquer ce que nous avons vu ?

Je lui dis que j’en étais incapable, mais que l’expérience me semblait confirmer toutes les théories qu’il m’avait exposées, le soir de notre premier dîner. S’il avait espéré fixer, conserver quelque chose des êtres humains après leur mort, il était sur le chemin d’une telle possibilité. Je lui avouai d’ailleurs que je ne voyais pas à quoi ce succès le conduisait, car, en admettant même qu’il tînt sous sa cloche l’âme du pauvre William Slutter, il ne pouvait entrer en communication avec elle. J’ajoutai que je ne lui reconnaissais guère le droit de garder prisonnière cette substance inconnue.

- Car enfin, supposez, Docteur, que la loi de la nature humaine soit réellement qu’après la mort un fluide vital s’échappe de notre corps et se mêle à quelque réservoir universel de vie, pourquoi et comment nous y opposer? Vos cloches ne sont pas éternelles et un jour viendra où William Slutter, malgré vous, cessera d’être William Slutter. Qu’aurez-vous fait alors, sinon de prolonger en vain une existence, dans des conditions peut-être affreuses?... Vous avez fait une découverte et qui vous donnera, le jour où vous souhaiterez la rendre publique, une sorte de gloire... Mais limitez le danger de ces expériences à ce qui est strictement nécessaire.
« Il y a plus de choses sous le ciel et sur la terre, Horatio... »

- Vous me rappelez, dit-il, que je dois un soir vous emmener voir Hamlet... Bonne nuit.
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:22

IX

Je n’étais pas allé aussi souvent à l’hôpital Saint-Barnabé sans avoir fait la connaissance de quelques-uns des médecins. Plusieurs fois James m’avait emmené prendre un repas dans la salle à manger résidents. Là, j’avais parlé avec mes voisins ; en particulier je m’étais lié avec le docteur Digby qui était, comme on dit là-bas, le « spécialiste mental » de la maison, j’ai toujours eu un goût que je m’explique mal, mais évidemment invincible, pour la société des psychiatres. L’expérience des anormaux leur donne, me semble-t-il, une intelligence plus vive, plus ingénieuse des normaux. Pour moi, qui essayais d’être un écrivain et de comprendre les hommes, leur conversation contenait toujours des enseignements précieux. En outre Digby me plaisait plus qu’un autre. C’était un petit homme chauve, aux yeux sages, qui parlait d’une voix très douce, avec précision et intelligence.

Le lendemain de la soirée que je viens de vous raconter, comme j’étais arrivé avant l’heure fixée par James, je fis quelques pas sur la terrasse ornée de fleurs qui, à l’intérieur de Saint-Barnabé, borde la rivière, et j’y rencontrai Digby en blouse blanche.

- Tiens, dit-il, Vous êtes seul? Notre ami n’est pas souffrant? Je ne l’ai pas vu au lunch.

- Je crois qu’il va bien, Docteur Digby, mais il ne sera libre que dans un quart d’heure.

Il commença une phrase, s’arrêta comme s’il hésitait, puis reprit :

- Ah voilà qui... Non... Mais si... Puisque vous avez un quart d’heure à perdre, entrez dans mon bureau.

C’était une pièce très claire, située sur la terrasse même et remplie de classeurs, de dossiers, de fiches.

- Cigarettes?... Whisky?... me demanda Digby. Non?... Alors écoutez, puisque j’ai l’occasion de vous voir seul un instant, j’aimerais à vous parler de James. Vous êtes son ami, vous êtes étranger à l’hôpital ; vous pouvez peut-être nous rendre un grand service.

- J’en serais très heureux si c’est possible... Mais comment ... Mon action sur James...

- Voici... Mais d’abord il doit être entendu que tout ce que je vais vous dire est confidentiel et ne peut être répété par vous à personne… Nous sommes d’accord sur ce point?

- Certainement.

- Bien.., j’ai toutes raisons de penser que vous êtes au courant de certaines expériences mystérieuses que poursuivait James, dans un but tout à fait incompréhensible, en se servant des cadavres de malades décédés dans cet hôpital... Est-ce exact?


- Quel interrogatoire ! Je ne puis vous répondre, Docteur... Et je vous demande le ne prendre cette réponse ni pour une confirmation, ni pour une dénégation. .. Elle signifie simplement que je considère les actes de mon ami comme relevant de sa seule conscience.

- J’approuve votre attitude, dit le docteur en souriant, mais de mon côté je suis certain que je fais mon devoir en vous disant que les autorités de cet hôpital ont été alarmées. Jusqu’à présent aucune enquête n’a été ordonnée, d’abord parce que James n’a ici que les amis, et aussi parce que les expériences décrites semblent absurdes, mais inoffensives.

- En effet, dis-je, il me semble que si l’on dissèque des cadavres, à plus forte raison peut-on...

- Faites attention, dit-il, vous allez en dire plus que vous ne désirez... Comprenez-moi... Si ces bruits allaient, non plus à des médecins, mais à des personnages moins indulgents du Conseil de surveillance, notre ami pourrait avoir des ennuis assez graves... Mais c’est là le moins important des mes mobiles... Je crains surtout... Vous allez penser ces spécialistes voient en toute chose leur spécialité... Tant pis !... Je crains surtout que certaines recherches ne soient dangereuses pour la santé mentale de James et c’est de son état d’esprit que, si vous le permettez, je voudrais vous dire quelques mots, parce que, je vous le répète, les circonstances paraissent vous mettre à même de lui être utile... D’abord savez-vous quelque chose de son histoire personnelle?

- Qu’appelez-vous histoire personnelle? Je l’ai connu pendant la guerre... Je ne sais rien de ce qui a pu lui arriver auparavant... ni d’ailleurs de son histoire sentimentale depuis la guerre, car c’est un homme qui, comme vous tous, Anglais, parle peu de ces choses.

- Je vais donc vous apprendre ce que je crois nécessaire que vous sachiez... James s’était marié au mois de mars 1914 avec une jeune Danoise de grande beauté, qui faisait ses études de médecine à Londres. Je l’ai bien connue. C’était une femme d’une intelligence surprenante, franche d’ailleurs et généreuse, mais nullement adaptée à la vie anglaise et qui n’avait jamais aimé James. Lui au contraire l’adorait et je crois que, si elle l’a épousé, c’est par pitié pour la violence du sentiment qu’elle inspirait... Quand, à la fin de 1915, James est parti pour la France, Hilda James qui se sentait ici tout à fait isolée, est retournée dans son pays. Là elle a rencontré un jeune homme mieux fait pour lui plaire. Elle l’a écrit à James, avec loyauté, mais sans ménagement... Elle lui a demandé sa liberté. Il s’est révolté, a refusé... Un jour, au front, il a appris qu’elle était morte dans des circonstances obscures, dramatiques et que je connais mal... Il ne s’en est jamais consolé.

- Que les êtres sont mystérieux, Docteur... Ainsi quand je vivais en Belgique, dans le même abri que James, il venait de traverser ce drame et je ne l’ai jamais su !

- Oui... C’est à la fois la force et le danger de notre caractère national que cette impuissance à s’exprimer... Nous ne nous livrons pas. Nous « refoulons », comme dit maintenant le public avec un pédantisme un peu naïf... Cela ne manque pas de dignité, mais c’est dangereux pour l’équilibre de l’esprit... Dans le cas de James, que j’ai suivi d’assez près, j’ai été vivement effrayé pendant les quelques années qui ont suivi la guerre... Il vivait alors dans une solitude, dans un dénuement sentimental que vous auriez, je crois, quelque difficulté, vous Français, à imaginer... Sans son travail à l’hôpital, auquel heureusement il s’intéressait, je ne sais si sa raison y eût résisté... Enfin il y a deux ans, alors qu’il passait ses vacances chez ses parents, en Wiltshire, il fut appelé d’urgence, le médecin du pays étant absent, auprès d’une jeune fille malade. C’était une actrice...

- Miss Edith Philipps? dis-je.

- Ah ! Il vous a parlé de Miss Philipps?

- Non… ou du moins à peine... Mais j’ai vu sa photographie dans la chambre de James et j’ai demandé qui elle était...

- Vous savez alors qu’elle est très belle, mais vous n’avez pas pu remarquer comme je l’ai fait, combien elle ressemble à celle qui avait été la femme de James... C’est certainement pour cette raison qu’il s’attacha à elle, dès le premier jour où il la vit, avec une force qui ne cessa de grandir... Ne croyez pas qu’elle soit sa maîtresse. C’est une jeune fille ; elle vit avec son père, Gerald Philipps, qui lui même était un de nos grands acteurs, Elle se serait certainement mariée si elle n’avait une santé si fragile que nous avons peine, nous médecins, à comprendre comment elle peut résister à son métier... Que pense-t-elle de notre ami? L’aime-t-elle ? A-t-elle pour lui de l’affection ou de l’indifférence? Je ne les ai pas vus ensemble et tout ce que je sais d’eux m’a été dit par des tiers. Je sais seulement qu’il est désespérément attaché, qu’il passe près d’elle toutes ses heures de liberté et que, la sachant très malade, il vit dans la terreur de la perdre... Voilà ce que je voulais vous dire, pour vous guider un peu dans vos relations avec lui.., Je ne veux ajouter aucune des conclusions que je tire, moi, de cet ensemble de faits.., parce que vous êtes trop intime avec lui et que je sais, hélas, par expérience, combien il est dangereux de semer dans un milieu hypersensible des suggestions qui aussitôt deviennent virulentes… Je m’excuse de cette franchise.

- Je vous remercie, Docteur Digby, mais je ne vous comprends pas très bien… Que souhaitez-vous que je fasse?... Je n’ai aucune autorité sur James ; je ne connais pas du tout Miss Philipps ; d’autre part je ne vais plus rester longtemps en Angleterre... si même je le désirais, je ne le pourrais pas. Dès que je partirai, il est probable que je perdrai James de vue.

- Tout cela est vrai et je ne vous demande rien de précis... Je voulais simplement que vous connaissiez les faits, afin de ne pas chercher à l’aveuglette dans un terrain difficile… Maintenant c’est à vous de juger... Si vous pouvez, amener notre ami à renoncer à des recherches qui sentent le fagot, je crois que vous lui aurez rendu service, et même un double service… Mais allez vite le rejoindre, car je vous ai gardé plus d’un quart d’heure.

Je le quittai. Quand j’arrivai dans la chambre de James, le timbre sourd sonnait Deux-quatre... Deux-quatre... James avait donc été appelé dans une salle et je dus l’attendre, Je reconnus alors que, parmi les photographies placées sur la cheminée, l’une, la plus grande, était celle d’une femme différente, à la fois plus jeune et plus fragile. Je ne l’avais pas remarquée, la première fois, parce qu’elle ressemblait avec une étonnante exactitude à l’autre femme dont les effigies l’entouraient.
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:23

X

Lorsque James, quelques jours plus tôt, m’avait proposé d’aller voir Hamlet, je n’avais pas prêté grande attention à son offre. La vie que je menais en ce temps-là avec lui, au milieu de ses malades, mêlé à ses recherches, me paraissait aussi belle et aussi variée que les drames les plus grands. Après ma conversation avec Digby, je fus naturellement saisi d’un vif désir de connaître Edith Philipps et je rappelai à James sa promesse. Il me dit qu’il demanderait des places dès son premier soir de liberté.

En allant au théâtre, il m’expliqua que la troupe était celle d’une scène populaire. Les critiques avaient loué avec tant d’enthousiasme le jeune homme qui jouait Hamlet, le Polonius d’un vieil acteur inconnu, et surtout l’Ophélie de Miss Philipps, qu’un directeur du West End avait offert une salle aux comédiens. Depuis lors tout Londres y courait. Shakespeare devenait à la mode et beaucoup de gens disaient en sortant qu’ils venaient de voir Hamlet pour la première fois. C’était, dit James, certainement vrai pour la plupart d’entre eux, mais l’Angleterre découvrait ainsi Hamlet tous les cinquante ans. Le père de son amie, Gerald Philipps, avait lui-même, un demi-siècle auparavant, débuté dans le rôle et « révélé cet auteur inconnu, William Shakespeare, aux Anglais de 1880.

Pour moi, comme pour les spectateurs dont se moquait James, Hamlet, ce soir-là, fut une pièce nouvelle. Ces acteurs avaient eu la sagesse facile, mais rare, de ne rien couper du texte de Shakespeare. Le jeune homme qui représentait le prince de Danemark jouait avec force et naturel. Quand il parla de ce monde « fastidieux, usé, stérile », il me parut aussi proche de nous que Barrès jeune, ou Benjamin Constant. C’était le jeune homme éternel. Dès que parut Miss Philipps, je vis qu’elle était, elle, l’éternelle jeune fille. Elle montra, dans sa première scène avec Polonius, un mélange de pudeur, de hardiesse naïve, de soumission enfantine et de bonheur d’être aimée qui m’enchanta.

- Ah dis-je à James à l’entr’acte, votre amie est adorable.

Il parut heureux

- Vous pourrez le lui dire vous-même tout à l’heure je l’ai prévenue que nous irions ensemble souper... Alors vous êtes content?

- Très content... C’est excellent... Une seule critique le Fantôme. Il m’a déçu. Pourquoi le faire parler de la coulisse?... C’est sous les épées que la « vieille taupe » de Shakespeare doit crier «Jurez »... Vous souvenez-vous de tout ce que Goethe dit là-dessus dans Wilhelm Meister?... Goethe pense que le Fantôme doit se déplacer sous la terre et qu’une petite flamme sortant du sol doit indiquer où il se trouve.

- Le flamboiement odique?... dit James à mi-voix en me regardant avec un imperceptible sourire... Je me demande ce que fait en ce moment le fantôme de William Sluttcr?

- Je vous le demande en effet. Est-il toujours sous la cloche?

- Oui, je l’y ai vu hier soir encore ; la prison de verre nous le garde fidèlement.

- Vous ne voulez pas le remettre en liberté, Docteur?

Il mit un doigt sur sa bouche. Devant nous, une ouvreuse offrait des glaces et des boites de chocolat. La sonnette annonça la fin de l’entracte. Nous nous replongeâmes dans le monde de Shakespeare.
On sera sans doute étonné de me voir parler avec tant de détails d’une représentation de Hamlet au milieu d’un récit dont le sujet est si différent ; j’ai pour cela deux raisons assez fortes. D’abord cette soirée fut celle où je connus Miss Philipps, qui comme vous le verrez, joue un rôle important dans le secret que je souhaite ici révéler. Mais aussi, je ne sais pourquoi, l’atmosphère de Hamlet reste pour moi liée au souvenir du docteur James. Ce fut la seule occasion où je pus mesurer la profondeur des sentiments cachés, désespérés, qu’abritait ce masque tragique mais impassible.

Au moment de la scène des comédiens, quand Hamlet trouve honteux qu’un acteur puisse sangloter et pâlir pour une émotion feinte alors que lui, avec de telles causes de passion, demeure tranquille, je vis James se pencher en avant et ouvrir la bouche comme si lui-même allait crier ces vers. Pendant la scène de la clémence d’Ophélie, pour la première et seule fois de notre vie commune, je vis une larme glisser sur sa joue. Il faut dire qu’Edith Phillips y était bien touchante. Ses yeux étaient ouverts sur un monde transparent. Elle parlait et chantait d’une voix monotone, infiniment douce, et elle offrait des fleurs invisibles.

« Voici du romarin, c’est pour le souvenir. Je vous en prie, mon amour, souvenez-vous... »

Elle me fit penser, moi aussi, à tant de choses finies qui avaient été belles.

- Savez-vous, me dit James au moment de l’entracte, ce qui est le plus admirable dans son jeu? C’est qu’elle arrive à donner l’impression (que donnent souvent aussi les folles véritables) que la folie est un refuge presque conscient... Ophélie ne veut plus voir ce monde affreux elle eu a créé un autre, celui de ses fleurs, celui du souvenir, et elle en parlera de sa voix douce, implacable, jusqu’à la fin... Ah! vraiment, aucun théâtre n’est plus humain, plus profondément humain, que celui-là.

Après que la scène eut été jonchée de morts, que le jeune Fortinbras eut fait enlever Hamlet sur les épaules de quatre capitaines, que le publie eut longuement applaudi et que l’orchestre eut joué le God save the King, nous sortîmes en silence.

- Que de cadavres dis-je enfin.

- Comme dans la vie, dit James... Voulez-vous faire le tour du théâtre avec moi, pour aller chercher Edith à l’autre porte?... Elle est certainement prête, car elle a le temps de se changer pendant le dernier acte.

Nous la trouvâmes en effet, qui nous attendait déjà chez le concierge. C’était la jeune fille la plus simple. Elle parut naïvement heureuse des quelques compliments que je lui fis, comme si tous les critiques de Londres ne lui avaient pas déjà dit qu’elle était une actrice de génie. James nous emmena dans un petit restaurant français. Là, aux lumières, je vis mieux Miss Philipps. Elle était aussi belle que ses portraits, mais d’une pâleur surprenante. Pendant le souper, elle fut très gaie. J’étais un peu déçu par la qualité de ses propos, mais n’est-on pas toujours désappointé par une actrice que l’on vient d’entendre dans un chef-d’oeuvre? On lui a prêté inconsciemment l’esprit de Shakespeare, de Musset. On souhaitait, on espérait presque qu’elle pourrait être, dans la vie, Juliette, Desdémone ou Camille. On trouve une enfant. Il faut plus de préparation que je n’en avais alors pour découvrir en elle ce qu’elle contient en effet de poétique. Je vois bien maintenant par quels traits Edith Philipps était merveilleusement shakespearienne. James, lui, l’avait compris depuis longtemps. Je fus touché par l’admiration tendre qu’il montrait pour elle. Nous nous séparâmes à la sortie du restaurant, car il voulait la reconduire chez son père avant de rentrer à l’hôpital.
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:24

XI

Si j’ai su vous donner quelque idée du caractère de James, vous avez déjà compris qu’entre lui et moi, lorsque nous nous revîmes, il ne fut plus question d’Edith Philipps. Plusieurs fois j’essayai, en prenant sur la cheminée l’une des photographies de la jeune fille, et en la regardant avec attention, de « lancer » le docteur sur ce sujet ; je ne réussis jamais. Je le regrettais, non seulement par curiosité, mais parce que je croyais (et crois encore) que mon ami eût été moins malheureux s’il avait pu exprimer les passions confuses et tristes qu’il éprouvait.
J’avais tenté plusieurs fois, comme je l’avais promis au docteur Digby, de le détourner de ses expériences. Je lui avais fait remarquer que Gregory échappait maintenant à son influence, que le petit homme ne nous aidait plus qu’avec méfiance et mauvaise volonté, que même les billets de plus en plus nombreux remis par James lui arrachaient à grand peine un remerciement. Le docteur avait observé, comme moi, ces symptômes inquiétants ; il n’en continuait pas moins à se rendre à l’amphithéâtre. Il faut avouer que ses recherches avaient pris le tour le plus curieux et que moi-même, qui les blâmais, je ne pouvais m’empêcher de les suivre avec passion.

D’abord James, frappé par les difficultés que présentaient le maniement et la conservation de ces énormes cloches de verre, avait eu l’idée simple, mais ingénieuse, de les munir à leur sommet d’un ballon de quatre pouces de diamètre environ, qui communiquait avec la cloche par un tube de verre. En observant aux rayons ultra-violets ce qui se passait, nous vîmes, comme on pouvait s’y attendre, que le fluide s’élevait de la cloche dans le ballon. Celui-ci devenait alors presque entièrement lumineux, la cloche elle-même demeurant obscure. Rien n’était plus facile que de trancher le tube à l’aide d’un chalumeau, de le fermer et de conserver, sous un volume très réduit, la « matière » ou « l’énergie » qui nous intéressait. En soudant sur la cloche un nouveau tube surmonté d’un ballon, on pouvait se servir de la même cloche aussi longtemps qu’une fausse manoeuvre ne l’avait pas brisée.

Ces petits ballons de verre, facilement transportables, étaient conservés par le docteur dans sa propre chambre. Pour ne pas les confondre, il avait collé sur chacun d’eux une étiquette indiquant le nom du personnage sur lequel leur contenu avait été prélevé et la date de l’événement, que tout autre homme eût appelé leur mort, et que James appelait leur métamorphose. Le ballon n°1 était celui de William Slutter ; le n°2 était une vieille marchande d’anguilles, Mrs Prim ; le n°3 était un marin norvégien. En tout, il y en avait maintenant sept. Ils étaient placés côte à côte sur un des rayons vides de la chambre de James. Je passais des heures à les regarder. Ils avaient l’air de bulles de savon soudain rendues solides par quelque miracle. Dans chacun d’eux jouaient deux reflets allongés où se mêlaient des bleus et des verts et qui, l’un convexe, l’autre concave, épousaient la forme de la boule. C’était, je pense, tout simplement l’image réfléchie dans les deux faces de la sphère de la fenêtre, du ciel et des arbres. Mais parfois j’y croyais voir trembler d’autres formes plus surprenantes.

- Ah ! me disait James quand il me trouvait en contemplation devant les rayons, vous regardez mes « âmes ».

- Je voudrais tant, Docteur, que vous leur donniez la liberté.

- Plus tard, disait-il, plus tard… quand je saurai tout ce que je peux apprendre d’elles...

De temps à autre il vérifiait, par un examen aux rayons, que ses « âmes », ou plutôt, comme il disait, ses « spectres fluidiques », ne s’étaient pas enfuis à travers les parois transparentes de leur prison. Il n’observait aucun changement. Chaque fois il retrouvait le même éclat laiteux, les mêmes mouvements de masses tourbillonnantes. Une vie incompréhensible, mais réelle, se maintenait à l’intérieur des ballons.
James avait découvert que le fluide exerçait une action évidente sur les objets extérieurs. Quand on approchait de l’un des ballons un écran de substance fluorescente, celui-ci s’éclairait faiblement. Longtemps j’espérai qu’il serait possible par là d’entrer en communication avec les spectres. La luminosité des écrans soumis à l’effet des ballons variait sans cesse. Par des périodes de lumière brèves ou longues une conversation aurait pu s’établir. Mais tous ces essais pour interpréter ces signes furent vains. James tenta de « bombarder les psychons », une première fois à l’aide de rayons X et, une seconde fois, en se servant d’éléments radio-actifs. Ces dernières expériences, qui d’ailleurs ne donnèrent aucun résultat, me déplurent. Je les trouvais à la fois inutiles et cruelles. Le mot « cruel » étonnera peut-être, mais que savions-nous de l’effet de ces bombardements atomiques sur une substance qui pouvait être sensible? J’avais eu à ce sujet des discussions assez nombreuses avec James. Elles recommencèrent, si violentes cette fois que je pus croire un instant qu’elles mettraient fin à notre amitié, à propos une expérience beaucoup plus simple mais qui me parut encore plus condamnable.

J’avais été absent cIeux jours, ayant été faire des recherches dans une bibliothèque d’Oxford. Rendant, au retour, visite à mon ami, je le trouvai qui examinait deux ballons ajoutés à sa collection pendant mon absence et qui portaient le n°8 et le n°9. Le n°8 était, me dit-il, Agatha Lind, une jeune danseuse qui s’était suicidée avec du véronal ; le n°9, un Russe, Dimitri Roskoff, mort d’un cancer. Je fus surpris de voir que, au lieu de couper le tube et de rendre ainsi les ballons parfaitement sphériques, James avait dans les deux cas laissé ce tube sur le ballon et s’était contenté de souder son extrémité.

- Tiens, vous avez adopté une nouvelle méthode, James? lui dis-je... Je ne l’aime pas... Vous enlevez toute leur beauté à nos bulles de savon.

- Vous ne savez pas ce que je veux faire, dit-il... Vous verrez que j’ai mes raisons... je crois même que vous serez content de moi, vous qui vous plaignez toujours de ce qu’il y a peut-être de cruel à laisser une âme « prisonnière » dans la solitude.

- Que voulez-vous dire?

- C’est très simple... Supposez que je fasse communiquer ensemble ces deux tubes, l’un des deux ballons étant renversé au-dessus de l’autre, que va-t-il se passer?

- Je ne sais... Il est probable que les deux fluides se mélangeront et occuperont l’espace total.

- C’est aussi ce qui me paraît vraisemblable... Mais alors vous n’aurez plus une âme solitaire, mais deux âmes unies de façon plus étroite, plus intime, qu’aucune liaison terrestre ne permet de le concevoir... Qu’avez-vous? Vous ne le croyez pas?

- Je n’en sais rien, Docteur, mais cela me paraît une idée monstrueuse et je ne puis comprendre que vous l’ayez formée... Comment ? Vous iriez choisir au hasard deux êtres qui ne se connaissent pas, qui peut-être se haïraient, pour leur imposer, comme vous dites, un mode d’union plus intime qu’aucun autre, et que vous ne pouvez même imaginer?... Et cela sans raison, par curiosité... Que dis-je, pas même par curiosité, car que saurez-vous du résultat de votre tentative?... Rien, puisque, en admettant que nous soyons ici en présence d’êtres sensibles et conscients, vous êtes impuissant à entrer en rapports avec eux.

James me regarda avec gravité et même avec tristesse.

- Comme vous êtes injuste dit-il... Vous savez que je ne suis pas un méchant homme... Bien au contraire... J’ai trop connu la douleur pour être méchant... Que d’autres puissent blâmer ces expériences, je le comprends à la rigueur, mais vous... Vous devriez avoir compris depuis longtemps que je ne m’occuperais pas de ces choses dangereuses si je n’espérais qu’elles peuvent ouvrir des perspectives presque infinies... Ayez quelque confiance en moi... Je vous promets de cesser toutes recherches dès que j’aurai trouvé ce que je poursuis.

- Non, James, je vous en supplie, laissez tout cela tranqui1e... Renoncez... Je vais vous dire quelque chose que je ne devrais pas vous dire... Je vous assure que, si vous n’abandonnez pas vous-même ces chemins dangereux, d’autres vous forceront à les abandonner...

- Ah ! On vous a dit quelque chose? demanda-t-il vivement... C’est une raison de plus pour aller vite... Je vais essayer ceci tout de suite.

- Je n’en serai pas complice, lui dis-je... Adieu.

Je sortis et, dès que je me trouvai dans la rue, regrettai ce que j’avais dit.
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:35

XII

Le lendemain matin je reçus, à mon hôtel, un message :

« Cher ami, ne soyez pas entêté. Je ne l’ai pas été moi-même. J’ai mis vos protégés en liberté. Venez : vous êtes le seul à qui je puisse parler de cela et j’ai besoin d’en parler. D’ailleurs vous brûlez de savoir ce qui est arrivé. Vôtre H-B. James. »

Je sautai dans un taxi et criai au chauffeur : « Saint-Barnabe’s Hospital ! » Quand j’arrivai, le concierge, qui était devenu pour moi un ami, me dit où le pourrais trouver James qui venait d’être appelé dans l’une des salles. Je montai et, de loin, vis son visage tourmenté s’éclairer en m’apercevant. Il vint à moi et me prit affectueusement par le bras.

- Soyez heureux, dit-il à mi-voix... J’ai brisé ces deux ballons... Mais je vous ai regretté, je vous expliquerai pourquoi tout à l’heure... Attendez-moi un instant.

Il passa derrière le paravent de cretonne qu’on avait, pour un examen, disposé autour d’un lit de femme. J’attendis. Au bout de quelques minutes, il reparut et m’emmena sur la terrasse.

- Alors, James? Résultats nuls?

- Nuls ? Oh ! non... Pas du tout... Résultats très curieux, mais attristants...

- Attristants? Vous m’effrayez... Qu’est-il arrivé?

- Rien de grave... Mais nous avions pensé, n’est-ce pas, l’un et l’autre, que le fluide des deux ballons occuperait la totalité de l’espace disponible... Eh bien ! C’est faux... Quand j’ai exposé aux rayons le système des deux ballons soudés, un seul des deux, celui du haut, brillait.

- Tiens !... Mais comment expliquez-vous?...

- Je n’explique pas, mon ami... Je n’explique jamais rien, je constate... Donc tout le fluide des deux ballons était réuni dans le ballon supérieur... Bien !... Dites-moi maintenant... Croyez-vous que ce ballon était plus ou moins brillant qu’à l’ordinaire?

- Plus brillant, évidemment, puisqu’il groupait...

- Eh bien non, mon cher, et c’est cela que je trouve attristant.., Il était presque éteint... Quel est le sens profond de ce phénomène?... De quelle réalité spirituelle ou sentimentale est-il le signe ? Nous ne le saurons peut-être jamais, ni l’un ni l’autre... Mais devant cette lumière terne et presque grise, ces courants affaiblis et ralentis, j’ai pensé à vos scrupules... Je les ai trouvés plus légitimes qu’ils ne m’avaient paru d’abord... Je me suis dit que, si même il n’y avait qu’une chance sur un million, pour que par ma faute deux êtres fussent à ce moment malheureux, c’était encore une raison suffisante pour essayer de les sauver... Vous pouvez imaginer l’heure bizarre et assez pénible que j’ai passée. Je me répétais le « Mourir, dormir, rien de plus » de notre ami Hamlet. Je nie disais qu’après cette vie si dure, il est tout de même cruel de refuser aux hommes le sommeil et le repos Enfin je pris un marteau, je cassai le tube et je retournai le ballon.

- Et il s’est vidé?

- Naturellement.

- Ah ! bravo, Docteur... Je suis ravi... Et je le serais plus encore si vous me promettiez d’en rester là... Au point où vous en êtes de ces recherches et, étant donné la précision qu’elles ont acquises je ne vois plus pour vous que deux chemins ou il faut les rendre publiques et les répéter devant des savants, ou il faut y renoncer parce que vous perdriez inutilement votre place et vos amis... Quant à moi, hélas, vous me perdrez de toute manière... mon travail s’achève : je ne puis passer ma vie en Angleterre. Je vais partir dans quinze jours et, je vous assure, je partirais l’esprit beaucoup plus tranquille si vous me juriez...

- Ne devenez pas sentimental, old man... Quand vous aurez été en France quinze jours, vous m’aurez complètement oublié... Mais vous avez raison de penser qu’il est vain de continuer à reproduire des expériences toutes semblables, puisque je ne veux à aucun prix les faire connaître… Je n’en ferai plus... Ou, du moins, je n’en ferai plus qu’une... si jamais les circonstances la rendent possible. Si elle échoue, tout cela n’aura été qu’un rêve lugubre.

- Et vous rendrez la liberté à Mr William Slutter?

- Vous la lui rendrez vous-même, ce soir...

Ce fut moi en effet qui, ce soir-là, brisai le ballon n°1. Avant de m’y décider, je le conservai longtemps entre mes mains. Allais-je en le brisant, mettre fin à la seconde et courte existence de Mr William Slutter ? Il n’y avait aucun moyen de le savoir, et laisser la nature suivre sa course accoutumée me paraissait encore le parti le moins dangereux. Je laissai tomber le ballon dans un mortier de fonte et il me sembla qu’au bruit de verre brisé se mêlait comme une vibration infiniment lointaine, infiniment légère, et pourtant perceptible.

Je pus affirmer au docteur Digby, quand je le revis, que James avait renoncé aux recherches qui effrayaient les autorités de l’hôpital. Digby le savait déjà par son informateur, qui était sans aucun doute Gregory.

- Je suis heureux, me dit-il, de ce que vous m’apprenez, car nous n’aurions pu le sauver plus longtemps.

Je me gardai de lui dire que James s’était, dans sa promesse, réservé une circonstance. J’étais pourtant presque certain que mon ami avait, au moment oit il avait prononcé cette phrase, une idée précise et même je croyais le connaître assez pour avoir deviné cette idée. J’avais vu que l’échec de l’expérience où il avait tenté de mêler étroitement deux âmes, ou (comme il eût dit) deux spectres fluidiques, l’avait profondément désappointé, et que ce désappointement allait bien au delà d’une déconvenue de savant dont l’hypothèse apparaît fausse. En James, le sentiment dominant, je l’avais remarqué depuis longtemps, était un sens aigu et douloureux de ce que représente, pour les êtres humains, l’irrémédiable séparation de la mort. Souvent il m’avait parlé de ces paroles, que l’on eût tant voulu avoir dites, et que l’on ne dira plus qu’à un cadavre aveugle et sourd. La possibilité d’une union plus durable de deux âmes devait l’attirer, le toucher en son point le plus sensible.

Au lieu de la force vitale plus grande qu’il avait souhaité et cru trouver, en réalisant cette union dans le monde étrange de ses « spectres », il avait constaté au contraire l’extinction des deux personnes unies. Pourtant son désir n’était pas aboli. Il se disait certainement que l’échec était venu de ce que les deux êtres rapprochés étaient faits pour se repousser, non pour se mêler. Il pensait encore que, si deux âmes profondément unies pouvaient être combinées, atome pour atome, un état supérieur apparaîtrait. J’ai déjà dit que, sous son extérieur sarcastique, il était un sentimental, et croyait profondément à l’amitié, à l’amour. L’expérience unique dont il avait parlé, c’était, j’en étais sûr, si le hasard lui envoyait jamais en leurs derniers moments deux êtres dont l’union dans la vie eût été parfaite, d’essayer de les unir encore dans la mort.

Vous pensez qu’il y avait peu de chances pour que cela arrivât. Je n’en étais pas aussi certain. On sait mal, tant que l’on n’a pas été mêlé à la vie d’une grande ville comme peuvent l’être le policier et le médecin, ce qu’elle peut contenir de douleur et de beauté. Depuis deux mois, j’avais observé à Saint Barnabé tant de cas extraordinaires que tout me semblait possible. Mais mon propre séjour était presque achevé et je savais que je ne serais pas le témoin, si jamais il la faisait, de cette dernière expérience du docteur James. Pendant cette quinzaine, je ne le vis d’ailleurs qu’une fois, Je travaillais beaucoup. J’avais retrouvé, à l’Ambassade, un ami français qui était secrétaire et avec lequel je passai plusieurs soirées. Je ne retournai à Saint-Barnabé qu’à la veille de mon départ. J’avais téléphoné à James pour lui demander si je pouvais le rencontrer et il m’avait fait répondre, par le concierge, de venir, vers neuf heures du soir le rejoindre dans sa chambre.

Quand j’y entrai, il n’y était pas. Je pris un livre et m’assis dans le fauteuil. Puis, comme James tardait, je tirai le rideau qui cachait les « spectres ». J’espérais qu’il avait achevé de les libérer et me proposais, s’il ne l’avait déjà fait, de lui demander la permission de procéder moi-même à cette mise en liberté, avant mon départ.

Les « bulles de savon » étaient à leur place habituelle et, à ma grande surprise, je vis qu’à l’extrémité de la planchette se trouvait un nouveau ballon dont l’étiquette portait les chiffres 10-11, sans aucun nom. Tout de suite, je compris que James avait refait l’expérience de fusion qui m’avait indigné, et je me sentis fort irrité contre lui… 10-11... Aucun nom... Qui étaient ces deux malheureux ? Une inquiétude vague et que j’avais peine à me définir plus exactement m’envahit... Pourquoi James ne rentrait-il pas? Il m’avait donné un rendez-vous précis. Un long retard n’était pas dans ses habitudes.

Je tournais et retournais le ballon mystérieux, que j’avais pris sur mes genoux, quand deux mains se placèrent sur mes épaules.

- « Hélas Pauvre Yorick... » dit gaiement la voix de James.

Je me retournai et fus étonné par le changement que je constatai dans le visage du docteur. Jamais je n’avais vu un être humain se transformer ainsi en quelques jours. Ses traits, à l’ordinaire convulsés, avaient pris un air d’apaisement et de sérénité. Son sourire n’était plus sarcastique mais détendu.

- Que vous est-il arrivé, James

- Arrivé? Dit-il. A moi? Rien... Pourquoi?

- Vous semblez si heureux...

- Ah ! Cela se voit?... C’est que je le suis en effet et je vais vous montrer pourquoi... Voulez-vous, cher ami, placer sur la cheminée le ballon que vous avez entre les mains et que vous examiniez d’une mine si sombre... Parfait... Maintenant aidez-moi à sortir de ce coin mon appareil... Merci... Un peu plus à gauche... Voulez-vous éteindre?

Je fermai le commutateur et, malgré moi, poussai un cri. Sur la cheminée resplendissait une sphère de lumière d’un éclat incroyable. On ne pouvait guère le comparer qu’à celui de la pleine lune dans un ciel d’été parfaitement pur, en Grèce ou en Orient. Dans les profondeurs de cette perle brillante se mouvaient des courants plus brillants encore et tournoyait une nébuleuse de diamant liquide, enflammé.

- Quelle merveille ! Dis-je... Mais par quel miracle, Docteur?...

Il me laissa quelque temps encore contempler cet admirable spectacle puis, après avoir éclairé la chambre, il me raconta ceci :

Dans un music-hall voisin de l’hôpital s’exhibaient chaque soir, depuis quinze jours, deux acrobates, les Hanley Brothers, qui faisaient de la voltige au trapèze. James n’avait pas vu leur « numéro », mais Digby, qui l’avait vu, le lui avait décrit et m’en parla ensuite à moi-même. Il avait jugé que c’était un spectacle d’une qualité et d’une grâce rares. Ned et Fred Hanley étaient deux jeunes hommes, réellement frères, très beaux, et dont la ressemblance était un prodige. Avant leur travail, on tendait autour de la scène des rideaux de velours noir sur lesquels se détachaient, pendant leurs terrifiantes pirouettes, deux corps pâles, éclairés par les projecteurs.

Le succès des deux frères avait été grand, si grand que la direction leur avait demandé de prolonger leur engagement d’une semaine. Que s’était-il passé le premier soir de cette prolongation? On ne le savait pas, et la police faisait son enquête. Quoi qu’il en fût un des fils de fer qui retenaient les trapèzes avait cédé. Les deux frères étaient tombés d’une grande hauteur, s’étaient grièvement blessés, avaient été transportés à l’hôpital et y étaient morts, dans la nuit à quelques minutes d’intervalle.

- C’est alors, me dit James, qu’avant entendu parler, par les camarades qui les avaient accompagnés, de l’extraordinaire union de ces deux garçons, de leur travail commun, de la force du sentiment qui les unissait l’un à l’autre, je n’ai pu résister au désir de faire dans des conditions si favorables, la dernière expérience dont je vous avais parlé... Rassurez-vous, Gregory n’était pas là et je me suis fait aider par un garçon de laboratoire qui n’a rien compris à ce qu’il a fait... Je suis rentré dans ma chambre ce matin à trois heures ; j’ai uni ces deux spectres et j’ai pu contempler le spectacle merveilleux que vous venez d’admirer vous-même... Me conseillez-vous maintenant de briser ce ballon?

- Non, cher Docteur, lui dis-je, je ne sais guère ce qui s’y passe, mais il serait surprenant que tant de beauté ne fût pas un signe de bonheur.
Puis, comme l’heure avançait, je dus, malgré le désir que j’avais de rester, lui expliquer que j’étais venu pour lui faire mes adieux.

- C’est vrai, dit James... Eh bien ! alors adieu... Je ne sais si je vous reverrai. Quand la vie sépare, elle sépare profondément. Je vous resterai reconnaissant de ces quelques mois pendant lesquels vous avez été pour moi un fidèle et discret ami… Si fidèle même et si discret que je vous demanderai encore un service... Ce ne sera pas tout de suite... Ce ne sera peut-être jamais, mais il se peut qu’un jour j’aie besoin de votre aide... Je ne sais où je serai, mais je vous enverrai alors un télégramme et je vous prierai, quels que soient à ce moment vos engagements, de venir, par la voie la plus rapide, me rejoindre... Vous me connaissez assez pour savoir que, si je vous fais une demande si extraordinaire, il faut que j’aie pour cela des raisons graves... Je m’engage à ne faire ainsi appel à vous qu’une fois au cours de votre vie, mais pour cette fois unique je vous demande votre serment.

- Vous l’avez, dis-je, ému par tant de sérieux.

- Que Dieu vous bénisse ! Répondit-il...

Il m’accompagna jusqu’à la porte. C’était une belle soirée d’été, mais la lune, parmi les étoiles, était moins brillante que tout à l’heure, sur la cheminée, cette double lumière vivante.
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:37

XIII

Quand James avait dit que je l’oublierais, j’avais protesté. Pourtant il n’avait pas tort. Pendant les années qui suivirent, mes travaux m’occupèrent beaucoup et ne me ramenèrent pas en Angleterre. Je pensais parfois à ces étranges semaines, mais plutôt comme à quelque récit fantastique que comme à un souvenir réel. James m’écrivit une première fois, au début de 1926, pour me dire qu’il avait tenu sa promesse et renoncé à poursuivre ses recherches, puis, une seconde, en octobre 1927, pour m’annoncer que Miss Philipps avait perdu son père et qu’il allait l’épouser. Cela ne m’étonna guère. Je leur envoyai un petit présent et, dans sa lettre de remerciement, Edith Philipps, ou plutôt Edith James, me dit qu’elle avait besoin de se reposer quelques mois dans le Midi de la France, que son mari allait prendre un congé pour l’y accompagner et qu’ils traverseraient Paris tous deux la semaine suivante. Malheureusement, au moment où cette lettre arriva, j’étais à la campagne. Je ne vis pas mes amis quand ils passèrent.
En décembre, je reçus de James une carte. Il vivait, avec sa femme, au Cap Martin. Il me demandait si je ne viendrais pas leur rendre visite, si j’avais l’intention de voyager cet hiver-là, ou si au contraire, un télégramme de lui me trouverait toujours à Paris. Je lui répondis que, sauf événement imprévu, je souhaitais rester chez moi et travailler.
Vers le milieu de janvier 1928, un écrivain de mes amis, malade, me demanda de le remplacer pour une conférence qu’il devait faire à Copenhague. J’acceptai pour lui rendre service, et peut-être le souvenir de Hilda James, dont je n’avais pas oublié l’histoire, ne fut-il pas étranger à mon désir de connaître le Danemark. Mon voyage ne devait durer que cinq jours.

J’arrivai à Copenhague un matin. Je devais parler le même le même soir. Au moment où je descendis du train, une des personnes qui me reçurent me tendit un télégramme qui venait d’arriver pour moi. Je l’ouvris et lus: « Venez. — JAMES, Florida, Cap Martin. »
Je fus atterré. Je n’avais pas du tout pensé à informer James d’une absence courte. Or, il avait compté sur ma parole. J’étais décidé à la tenir, mais les circonstances allaient me contraindre à le faire plus lentement que je ne l’aurais souhaité. A l’extrême surprise et ennui des organisateurs de la conférence, je leur dis que mon ami le plus cher était mourant, que je devais repartir et souhaitais savoir à quelle heure était le premier train. Il n’y en avait pas avant le lendemain matin.

Je passai ma journée à regarder les indicateurs avec le portier de l’hôtel. En admettant que tout allât pour le mieux et que, dans ce long trajet, aucun de mes trains ne fût en retard, je ne pouvais être auprès de James que le troisième jour. Or son télégramme, réexpédié de Paris, était déjà lui-même vieux de vingt-quatre heures. Le docteur allait me trouver singulièrement négligent. Je me renseignai sur la possibilité de faire le voyage en avion, mais le temps était mauvais et le service d’hiver peu sûr. Il ne me restait qu’à envoyer à mon tour un télégramme à James, pour expliquer mon retard et annoncer mon arrivée, ce que je fis. Je parlai le même soir, mieux qu’à l’ordinaire, parce que j’étais très ému ; je ne dormis pas et quittai Copenhague au matin.

Pendant les longues heures de trains danois, allemand, français, de ferry-boat, de douanes, et de passeport qui suivirent, j’essayai vainement de prévoir ce que j’allais trouver au terme de mon voyage. J’avais de funèbres et naturels pressentiments. Le seul lien vraiment intime qui m’unît à James et qui me fît, pour lui, irremplaçable, était formé par les recherches macabres dont j’avais été le témoin. S’il avait un urgent besoin de me voir, ce ne pouvait être que pour l’assister au cours d’une expérience de même nature et il n’était pas difficile, puisqu’elle lui tenait à coeur au point de m’appeler, de deviner ce que pouvait être cette expérience. Arriverais-je à temps ? N’aurions-nous pas, James et moi, des difficultés avec les autorités locales ? Je me souvins avec plaisir que M. Raibaldi, le préfet des Alpes-Maritimes, était un ami de mon père. Il pouvait être utile. Le train descendait, parmi les oliviers et les rivières au lit chargé de galets. Après Marseille, le bleu vif de la mer, les voiles blanches, me parurent d’une tristesse affreuse. Enfin, comme je désespérais d’arriver jamais, par un soleil d’été, vers deux heures de l’après-midi, le train s’arrêta en gare de Roquebrune-Cap-Martin.

James n’était pas à la gare. Cela ne m’étonna guère, car il lui était impossible de savoir par quel train j’arriverais. Je pris une voiture et me fis conduire à sa villa. C’était un petit pavillon entouré de palmiers, dans un jardin plein de fleurs. Je me souviens d’un parfum d’héliotrope qui me charma tandis que je sonnais. Un domestique vêtu de noir parut sur le seuil de la maison. « Mais je le connais » pensai-je, comme il traversait le jardin pour m’ouvrir, « où diable l’ai-je rencontré? » Au moment où il arriva devant moi, je l’identifiai. C’était Biggs, un soldat anglais qui avait été l’ordonnance du docteur pendant la guerre et dont j’avais, pendant quelques mois, partagé les services avec James.

- Bonjour, Biggs, dis-je. Vous voilà de nouveau avec le docteur?

- Bonjour monsieur, dit-il... Oui, ma femme et moi étions ci avec le docteur et Mrs James. Je regrette de vous dire, Sir, que le docteur est mort. N’avez-vous pas reçu mon second télégramme?

- Non... Mort?... James?... Depuis quand?... j’ai eu de ses nouvelles il y a quatre jours.

- Il était déjà mort, monsieur... Mais entrez.

Il prit ma valise, la porta dans la maison, me fit asseoir clans un des fauteuils du jardin et me raconta ceci :

- Vous savez, monsieur, que Mrs James a toujours été très malade. Elle avait été opérée un peu avant la mort de son père... Quand elle est devenue la femme du docteur, tout le monde pouvait voir qu’elle allait mourir et naturellement, lui qui était médecin, mieux que personne... j’ai toujours dit, monsieur, que le docteur était un saint et qu’il n’avait épousé Miss Philipps que pour pouvoir la soigner plus facilement. Quand il m’a proposé d’entrer à leur service et de venir en France avec eux, j’ai dit à ma femme :

« Ce ne sera pas une place durable, mais il faut accepter... » Nous ne l’avons pas regretté, monsieur...

Personne au monde n’était meilleur que le docteur et sa femme. Ils s’aimaient beaucoup... jamais je n’ai vu des gens heureux avec si peu de choses. Dans le jour, quand le temps était beau, ils allaient s’asseoir ensemble sur la plage. Le soir, le docteur faisait la lecture à haute voix... Pendant les deux premiers mois, Mrs James fut assez bien. Ensuite, depuis le milieu de décembre, elle n’a fait que devenir plus pâle et plus silencieuse... On pouvait voir que c’était la fin. Mais heureusement le docteur, jusqu’au bout, lui a fait espérer qu’il allait la guérir.

Il lui disait qu’il allait la soigner par un traitement nouveau qu’il avait inventé... Il préparait pour cela, dans une chambre de la maison, des machines bizarres. Il y avait une grosse cloche en verre que l’on pouvait soulever et abaisser en appuyant sur un petit levier, des ballons, et un appareil recouvert d’un drap noir... Le docteur appelait cette chambre son laboratoire... Ma femme et moi, nous n’y entrions jamais... D’ailleurs il ne s’en est jamais servi, sauf...

Mais j’oublie, monsieur, de vous dire je plus important... Il y a cinq jours Mrs James a eu une syncope et elle est restée sans connaissance. Ma femme était près d’elle, avec le docteur. Vers une heure du matin, il a dit à ma femme d’aller se coucher et qu’il la rappellerait s’il avait besoin d’elle. Il ne la rappela pas et, le lendemain matin vers huit heures, elle retourna dans la chambre... Là elle fut stupéfaite de trouver que Mrs James n’était plus sur son lit et que le docteur avait disparu. Sur la table était une grande enveloppe à mon nom... Ma femme, effrayée, vint me l’apporter en hâte et je lus la lettre du pauvre docteur... La voici, monsieur.

Biggs sortit de sa poche deux lettres et me tendit l’une d’elles. Je lus :

« Biggs, faites exactement ce que je vous dis, si extraordinaire que cela puisse vous paraître... Mrs James est morte ce matin et je ne désire pas lui survivre. Nos deux corps sont dans la chambre que j’ai appelée le laboratoire. N’y entrez pas et ne touchez à rien. Envoyez le télégramme que vous trouverez dans cette enveloppe ; il est pour l’officier français qui était avec nous à Ypres. Il viendra immédiatement et arrangera tout. Donc ne vous occupez de rien. Envoyez seulement le télégramme et attendez. Tout ira bien. Adieu.

- Mais alors, Biggs, commençai-je...

- Attendez, monsieur, dit-il, il y avait une autre lettre qui vous était adressée et que je devais vous remettre au moment de votre arrivée.

Je sentis, dans le ton de sa voix, une nuance de reproche. La lettre qu’il me tendit était fermée. Je déchirai l’enveloppe et lus ceci :

«Je vais vous donner du mal, mon pauvre ami, et peut-être de graves ennuis, mais j’ai votre promesse et je sais que vous ferez ce que je vous demande. Biggs vous expliquera ce qui est arrivé et que j’avais prévu depuis longtemps. Vous comprendrez alors (mais sans doute l’aviez-vous déjà compris) pourquoi, au temps où vous étiez à Londres, je poursuivais avec tant de fièvre des recherches qui vous semblaient si folles. Vous trouverez, dans la maison où vous allez entrer, un laboratoire à peu près semblable à celui où nous travaillions ensemble à Saint-Barnabé. Sous la cloche de verre qui est au centre, vous verrez deux corps : celui de ma femme et le mien. Vous vous souvenez de la manière dont on détache le ballon qui est au sommet de la cloche. Faites-le avec soin. Puis portez le ballon, que vous aurez ressoudé, devant l’appareil noir que vous connaissez. J ‘espère que vous pourrez alors entrevoir quelque chose d’Edith et de moi-même. Ensuite je n’ai pas besoin de vous dire ce que j’attends de vous. Si, comme je l’espère et le crois, vous trouvez nos spectres mêlés semblables à ceux des deux frères dont sans doute vous vous souvenez, mon désir est que vous les conserviez et, si vous le pouvez, que vous fassiez assurer leur conservation par vos enfants et par les enfants de vos enfants. Naturellement je ne puis espérer que la durée d’un objet si fragile soit bien longue. Mais j’ai trop peu, sous ma forme terrestre, joui de l’amour de ma pauvre Edith. Si, grâce à vous, et dans un monde qui nous demeure inconcevable, je retrouve quelques années de bonheur, je crois que vous aurez fait une bonne action... »

Sur cette phrase j’interrompis ma lecture et dis vivement à Biggs :

- Mon Dieu j’arrive trop tard... Où sont maintenant le docteur et sa femme?

- Au cimetière, monsieur… Après avoir envoyé le télégramme, j’ai attendu deux jours... Puis, ne vous voyant pas venir, ma femme et moi avons eu peur... Que pourrions-nous dire si l’on nous demandait pourquoi nous avions laissé des morts sans sépulture... Nous étions dans un pays étranger... Je ne sais que quelques rots de français... je suis allé à la mairie, monsieur, et j’ai montré la lettre du docteur, la mienne, pas la vôtre... Un médecin est venu; il a brisé cette cloche.

- Brisé la cloche Alors tout est perdu, Biggs... Mais pourquoi brisé, puisque vous m’avez dit qu’il était facile de la soulever?

- Je ne sais pas, monsieur... Je n’ai pas compris ce qu’il m’a dit. . . Je crois qu’au moment où il est entré, en voyant ces deux corps sous une cloche de verre, il a cru à un cas d’asphyxie... Plus tard, après avoir fait l’autopsie, il m’a dit que le docteur s’était empoisonné... Du moins je crois que c’est cela, monsieur... Je vous répète que je n’ai pas très bien compris... Mais que voulait le docteur, monsieur... Si même vous étiez arrivé plus tôt... Qu’aurions-nous pu faire puisqu’il était mort?
Je l’interrompis et lui demandai de me conduire jusqu’au laboratoire. Je voulais espérer que peut-être, par quelque miracle, le ballon était resté intact au sommet de la cloche. Hélas, je trouvai la chambre toute pleine de verre brisé. De la cloche, du ballon, ne restaient que des morceaux. Ceux qui avaient trouvé les corps avaient sans doute voulu aller vite. On ne pouvait le leur reprocher ; comment auraient-ils deviné la nature étrange de ce qu’ils détruisaient?

- Il y a aussi, monsieur, dit Biggs, cette petite boîte. Le docteur y avait attaché un billet disant que je devais vous la remettre. Je l’avais donc cachée dans ma chambre au moment où sont venus les hommes de la Mairie.

- Une boîte, Biggs?... Que contient-elle?

- Je ne sais pas, monsieur.

Je l’ouvris. Sur un lit de papier froissé, j’y trouvai un ballon de verre semblable à ceux de Saint-Barnabé. Avec un soudain espoir, je soulevai ce ballon. Alors je vis qu’il portait une étiquette que je connaissais bien : « 10-11. Ned et Fred Hanley. »

- Pauvre James, pensai-je, il aura donc réussi à donner à d’autres la survie qu’il eût tant désirée pour lui-même.

J’allai jusqu’au cimetière, porter des fleurs sur la tombe d’Edith et de Howard-Bruce James et, le même soir, repartis pour Paris, tenant sur mes genoux la caisse léguée par James. Je m’attachais à cet objet avec un soin d’autant plus superstitieux que j’éprouvais un vague remords. Certes je ne savais pas ce qu’était la forme d’existence que James avait souhaitée pour lui et pour celle qu’il aimait, mais je m’étais engagé à la lui assurer, et voilà que, malgré moi, mais par ma faute, il était privé du fruit de ses recherches. Je me demandais sans fin ce que j’aurais dû faire. Prévenir James avant de partir pour Copenhague? Je n’en avais pas eu le temps, et d’ailleurs, si j’avais toujours à peu près deviné ce qu’il espérait de moi, je ne l’avais pas tout à fait compris. Je n’avais pas cru que James voudrait mourir à la même heure que sa femme. De cette incompréhension étais-je seul responsable ? N’aurait-il pu, lui qui seul connaissait ses propres desseins, prévoir avec plus de méthode, dans une circonstance unique, toutes les chances contraires? N aurait-il pu donner à Biggs des instructions précises pour le cas je n’arriverais pas? Mais sans doute avait-il pensé que Biggs ne comprendrait rien à de telles recommandations, ou qu’il exécuterait mal une manoeuvre délicate. Enfin, comme j’arrivais à Paris, accablé par la fatigue et la tristesse, je me dis que ces réflexions sur le passé étaient vaines.

Pendant longtemps je m’interdis de penser aux expériences de Saint-Barnabé et à leur tragique dénouement. Mais, depuis quelques mois, je me sens malade et moi-même assez proche de la mort. Il m’a semblé que mon devoir était de laisser un récit des faits incroyables et vrais dont le hasard me fit témoin. C’est pour moi le seul moyen de faire conserver, avec les soins que j’ai toujours pris moi-même, le ballon qui contient les spectres unis de Ned et Fred Hanlcy. Hier soir, et peut-être pour la dernière fois, j’ai voulu les regarder dans l’invisible faisceau de l’appareil que m’a légué le docteur. Leur éclat n’a pas diminué depuis le jour où, dans la chambre James, il m’arracha un cri d’admiration. La surprenante durée de phénomènes si beaux augmente encore ma douleur de n’avoir pu réunir, de la même manière, Edith James et son mari.

On trouvera le ballon de verre dans le petit meuble que ferme un rideau bleu derrière un grillage et qui est à la droite de mon bureau. André Maurois
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MessageSujet: Re: D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931   Mer 5 Déc - 20:38




Pour aller plus loin sur cette nouvelle d’André Maurois, que trouve t’on sur Internet ?

1- Le poids de l'âme 4 janvier 2000

Jean-Pierre Le Goff présente dans ce texte une chronologie de ses recherches sur le poids de l'âme.

http://www.galeriesatellite.com/le-goff.html

2- Travaux de Duncan MacDougall.

Il habitait Haverville dans le Massachusetts. Il publia son rapport en 1907 sous le titre : Hypothesis Concerning SoulSubstance Together with Experimental Evidence of the Existence of Such Substance.

http://www.ghostweb.com/soul.html

Dans son exposé, le docteur Duncan MacDougall postule que l’âme est matérielle, qu’elle a une masse et que celle-ci peut donc être mesurable en comparant les poids du décédé avant et après sa mort.

MacDougall a pratiqué l’expérience sur six personnes. A ses dires, elles se seraient révélées positives. Il aurait trouvé une différence négative de trois-quarts d’une once (21,3 grammes) après le dernier soupir. Il continua ses expériences sur une quinzaine de chiens, pour lesquels il ne remarqua aucune différence de poids. Il faut noter que MacDougall était partisan de la présence matérielle de l’âme avant d’entamer ses expériences. On peut penser aussi qu’un lot de six personnes ayant perdu du poids au décès ne permet pas d’établir la réalité de la présence d’une âme, le poids devrait être quelque part dans la pièce. Dans sa conclusion MacDougall n’affirme pas qu’il a détecté la substance de l’âme, sa phrase conclusive se termine par un point d’interrogation car il pose la question de la nature de la substance qu’il a cernée.

Des pages d’un site, datées du 27 octobre 2003 :


http://www.snopes.com/religion/soulweight.asp

donnent beaucoup d’informations sur cette expérience. A la date du 11 mars 1907, The New York Times rend compte des expériences de MacDougall. Celles-ci, en ce qui concerne le poids de l’âme, ne semblent pas avoir été poursuivies.

Un film dont le titre fait référence à ces expériences a été réalisé par Alejandro González Inárritu en 2004. Il a été présenté à la Mostra de Venise, où Sean Penn a reçu la Coupe Volpi pour la meilleure interprétation masculine.

http://fr.wikipedia.org/wiki/21_grammes


3- Un article curieux qui a l’air d’être une mystification. Il est signé d’un certain Ragan Dunn et a été publié dans le tabloïd Weekly World News du 8 novembre 1988.
Voici sa traduction:

L’âme humaine pèse 1/3.000 d’une once !

Cela est l’étonnante revendication de chercheurs de l’Allemagne de l’Est, qui récemment ont pesé, au denier moment, plus de deux cents malades en phase terminale, et immédiatement après leur mort.

Dans chaque cas le poids perdu était exactement le même 1/3.000 d’une once.

L’indéniable conclusion est que maintenant nous avons confirmé l’existence de l’âme humaine et déterminé son poids, le Dr Becker Mertens de Dresde l’affirme dans une lettre reproduite dans Horizon le journal scientifique allemand.

Le défi se présente maintenant est de déterminer exactement de quoi l’âme est composé, ajoute-il. Nous supposons que c’est une forme d’énergie. Bien que nos tentatives pour identifier cette énergie soient restées sans succès, à ce jour.

Le rapport des experts, cosignée par la physicienne Elke Fisher passe de main en main auprès des scientifiques de haut niveau de la planète. Gérard Voisart, le pathologiste français faisant autorité, fut particulièrement critique, disant que la différence de poids entre le vivant et le mort pouvait provenir de l’air resté dans les poumons. Mais les Docteurs Fisher et Martens affirmèrent qu’ils en avaient tenu compte dans leurs calculs. Ils établirent ensuite que le dispositif sur lequel ils s’appuyèrent pour calculer le poids de l’âme avait une marge d’erreur de 1/100.000 d’une once.

Il nous apparaît que le poids perdu pourrait être le résultat d’une détérioration physique instantanée, disait le Dr Fisher. Mais après une étude exhaustive nous convînmes que ce n’était pas le cas. La seule explication possible est que nous mesurions la volatilisation de l’âme humaine ou une sorte de force vitale.

Les scientifiques communistes furent prudent et ne relièrent pas leur étude de l’âme à un être supérieur ou à une vie post-mortem. Mais les responsables religieux contactés par la presse européenne dirent que le rapport des experts confirmait l’existence de Dieu et du ciel, et firent l’éloge de cette recherche qui ouvrait une brèche.

Il est ironique que des scientifiques communistes conduisirent une recherche sur l’âme et qu’en sus ils déclarèrent l’avoir trouvée, dit un homme d’église.

Les tentatives répétées d’obtenir une déclaration du Vatican resta sans succès. Mais une personne haut placée dit que le pape Jean-Paul II eut connaissance de l’étude allemande. Et elle aurait ajouté qu’il fut très impressionné. L’Eglise Catholique Romaine ne s’est jamais ressentie concernée par le poids de l’âme, mais nous sommes satisfaits de la confirmation scientifique de son existence, précisa la personne.
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D’André Maurois « Le peseur d’âmes » nouvelle parue en 1931
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