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 Jeu de lois....

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Pascal9
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MessageSujet: Jeu de lois....   Mar 28 Nov - 15:33

Jeu de lois…


Henry Longfellow, l’un des grands poètes anglais, écrivit 18 volumes de poèmes, fut diplômé à 18 ans, se maria 18 ans plus tard, enseigna à Harvard pendant 18 ans, et mourut le 18 mars…
Lancer des dés… 6ème case… Le pont… (Première difficulté…)

La sonnerie du téléphone le tira de sa rêverie et résonna interminablement dans sa tête douloureuse. Il se gratta le menton, faisant crisser le poil bleu et serré qui semblait constitué de métal organique. Un matin blafard passait sous la porte du bureau. Il posa ses lunettes épaisses sur la table et se frotta les yeux, ils étaient rouges et larmoyants, comme d’habitude… Les mots dansaient sur la feuille d’épreuves en une folle sarabande…
« Après Perth, les îles ressemblaient à l’Eden – mais un Eden, hélas non seulement vierge de calvinisme et de capitalisme et de taudis industriels… C’était le paradis, mais ça n’allait pas, ça n’allait pas… »
Aldous était fatigué… Depuis bien longtemps, depuis son dernier discours à la California School de San Francisco… Ses paroles avaient porté bien plus loin qu’il ne l’aurait désiré, d’ailleurs… « Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharma ceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir… » Que le ciel, les dieux, l’avenir ou peut importe lui prouve qu’il se soit trompé, oh ! Oui fasse que cela soit faux !
Depuis qu’il avait reçu la lettre de l’hôpital, il dormait mal. Il se réveillait à de nombreuses occasions au cours de la nuit avec des élancements dans tout le corps, le souffle bloqué et le front en sueur. En attendant le retour du jour. Il se retournait dans son lit, prisonnier de son corps douloureux comme d’une geôle infernale, haletant et endurant la chimère qui lui déchirait la gorge d’une infinité de coups de griffes… Ainsi les harpies existaient réellement, elles portaient un nom scientifique : mutations cellulaires au niveau des voies aéro-digestives supérieures… Ongles pointus et dents voraces…
Lancer des dés… Treize cases plus loin… L’Hôtellerie… Le voyageur éreinté… Laura sourit par habitude, pour chanter victoire sur une nouvelle nuit, d’un air attendri.
Lorsqu’elle était montée, il avait remarqué la pâleur de son teint et la voussure de ses épaules.
Le bureau paraissait transformé en refuge par l’influence bénéfique de son épouse. Rien de méchant ne pourrait l’atteindre tant qu’il resterait dans cette pièce… Il s’efforcerait encore aujourd’hui de préparer ses cours sur les « potentialités humaines » à l’institut Esalen… Cela devenait chaque fois un peu plus difficile… Oh ! Certes, il connaissait les signes avant-coureurs ! Il se targuait de faire front aux Harpies, tant que le soleil brillerait… Le soir devrait attendre. Il reprit les épreuves de « L’Île », le roman sur lequel il travaillait en ce moment, son exigence était plus tenace que sa maladie, et il ne se sentait pas encore satisfait par le dernier passage… Il allait reprendre le chapitre depuis le début…
Sa relecture laborieuse révélait un combat intérieur implacable rappelant un marin dans la tempête, dans ce duel, il montrait une indubitable distinction énergique qui offrait à ces rares visiteurs l’image d’un homme digne, nullement abattu par l’adversité… Il était issu d’une famille de scientifiques mais savait rallier des qualités d’observation et d’analyse à des sentiments humanistes et philosophiques… Même si son propre sujet de réflexion était devenu lui-même et la maladie qui le rongeait… Terrible sujet d’écriture…
Il soupira, remonta par automatisme ses lunettes sur son nez et continua de plus belle à élaguer cette forêt de mots…
La scène de la mort de la grand-mère ne le satisfaisait pas, il manquait quelque chose, mais quoi ? Il cherchait… Sourcils froncés… Parti dans « L’île »
La sonnerie haineuse du téléphone retentit… Aldous ressentit la morsure de la flèche dans son tympan…
Lancer des dés… Labyrinthe de la case 42… Affronter le Minotaure…
Laura parlait au téléphone par monosyllabes, brèves, hachées… La conversation fut très rapidement interrompue… Aldous pencha la tête par la porte…
- Que se passe-t-il Laura ? C’est l’Institut ? Je ne dois y aller que demain…
Laura, figée dans l’escalier, n’osait remontait dans le bureau… Il y avait comme un grand froid, d’un seul coup qui se répandait partout dans la maison…
- C’était l’hôpital, Aldous, le professeur demande que tu le rappelles aujourd’hui…
- Bon, mmm… Il ne pouvait te dire ce qu’il voulait… C’est que j’ai du travail, moi…
- Je pense que tu devrais appeler, Aldous…
La conversation téléphonique dura plus d’une demie heure, entrecoupée de nombreux silences… Aldous se tenait debout dans le salon, tout en parlant dans le combiné, il regardait par la fenêtre… Les dernières feuilles du parc s’envolaient dans le froid de l’automne… Le ciel était gris et plein de colère… Aldous était pâle et plein de terreur…
Une fois qu’il avait raccroché, il demeura stupéfait un long moment, Laura qui était restée à l’entrée de la pièce, n’osait pas approcher davantage…
- Tu sais…
- Oui, il me l’a dit, tout de suite…
- Combien de temps ?
- C’est la question à mille points… Personne n’en sait rien… pas même lui, il peut donner des fourchettes statistiques… On peut tout mettre en chiffres, finalement…
- Je…
- Ne dis rien, c’est inutile… D’ailleurs, il faut que je me remette au travail… Le temps m’est compté au compte-goutte maintenant…
Aldouss regagna son bureau lentement et referma la porte derrière lui… Il pensait qu’en certains cas la force de l’intellect ne sert plus à grand-chose… On ne peut maîtriser toutes les données, il y a forcément une faille, un grain de sable, toujours, quoi que l’on fasse…
Il reprit son manuscrit, il considéra un long moment les pages qu’il venait d’écrire, une ironie terrible envahissait son esprit… Il en avait presque envie de rire…
Dans « l’Ile », la grand-mère allait mourir… Tout comme lui, la littérature et la vie étaient-ils donc des univers parallèles, deux dimensions qui s’entrecroisaient parfois… Où se trouvait le véritable monde ?
Il prit une nouvelle feuille dans la rame près de lui, il venait de trouver ce qui manquait à cette scène… À son chevet de mourante, lecture était faite… Pour son grand départ vers l’ailleurs les mots du Bardö Thodol (Livre des Morts tibétain) résonnaient dans la pièce…
Dernier lancer des dés… case 58… Les grands fléaux et la mort…
Dans sa vie de 69 années terrestres, Aldous a repoussé souvent très loin les limites de la connaissance… Il a parcouru et franchi plusieurs fois les Portes de la perception du Ciel et de l’Enfer… la mescaline lui a apporté la petite vision des tribus primitives et lui a ouvert des univers insoupçonnés à la plupart des êtres vivants… Il s’y est d’ailleurs brûlé les ailes… Au seuil de l’ailleurs, il n’avait plus peur… Lui qui avait cherché à atteindre « le haut mysticisme », il allait avoir bientôt la réponse à toutes ses questions…
Cette nuit d’automne, il est en visite, dans le Surrey de son enfance, dans le laboratoire de botanique de son père, à l’école Hillside, curieusement lui, qui possède une vision endommagée, y voit de plus en plus clair… Les ombres disparaissent… Sa longue carcasse devient légère…
Ce matin, il ne se lèvera pas, il ne peut plus parler… Qu’importe, les mots sont devenus de toute façon parfaitement inutiles… Attrapant son carnet sur la table de nuit avec difficulté, il trace d’une écriture tremblotante : LSD, 100µg, i.m. Laura comprendra… Laura pourvoira…
Aldous Huxley ne partira pas seul…Dans le petit bureau, la télé est allumée, sur l’écran gris, une foule s’agite… Ce 22 novembre 1963… Dallas est sous le choc… Un président est allongé à l’arrière d’une limousine… Oui… Ce 22 novembre, dans le jeu de l’oie de l’existence, Dieu venait de passer son tour…
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