Mots d'art & Scénarios

Poésie, littérature, pensées,
scripts d'art,
oeuvres de Ginette Villeneuve
 
AccueilAccueil  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Le granf escogriffe...

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Pascal9
100 messages
avatar

Nombre de messages : 251
Age : 57
Localisation : Flandre
Date d'inscription : 20/12/2004

MessageSujet: Le granf escogriffe...   Ven 15 Sep - 16:25

Le grand escogriffe.


Depuis le début de la matinée, l’inspecteur Inghelbrecht était complètement égaré. Toutes les rues, dans le centre, débouchaient sur la place Saint-Lambert. À main droite, trônait le Terminus des Trolleybus, qui canalisait les promeneurs vers les faubourgs campagnards et les rives de la Meuse. Le commissaire avait certainement donné des consignes, déployé des hommes. Inghelbrecht avait vécu des jours plus paisibles. Mais il était un policier opiniâtre et, dans la cité, avec cette foule qui encombrait les artères. Il commençait à perdre pied. Ce serait stupide de le perdre là… Peut-être d’égarer sa trace définitivement, car il s’escamoterait, de crainte de devoir s’expliquer.
De temps à autre, il croisait une terrasse de café bondée : la Violette… Ou bien le Delft… La soif !... L’inextinguible soif !... Une sensation plus terrible que les crampes ou le mal de dos… Et pas un instant pour se poser. Des avenues saturées, le soleil, les vociférations des marchands, et d’autres signes, plus obscurs, des effluves flottant sur la rue, le reflet furtif d’une silhouette ; la traque ! Si cet avisé Joseph Demarteau ne s’était pas manifesté, il serait à la pêche, bien tranquille, savourant paresseusement les charmes de la Province. Alors qu’aujourd’hui…
Ils avaient finalement trouvé l’empreinte du mystérieux Gom Gut. Un coup de téléphone à « La Gazette de Liège » l’enquête s’était emballée… Il lui fallait maintenant remonter le fil de l’histoire… Dès le début de la semaine, un agent s’était posté impasse de la Houpe. Ils surveillaient de près un groupe d’individus douteux, la réunion de deux bandes associées : La Caque et les Compagnons de l’Apocalypse… Il n’y avait rien eu de particulièrement notable à signaler… Simplement, un individu était arrivé vers la demi de onze heures, le signalement correspondait : Chapeau mou, la pipe au bec, c’était son homme…
Allez ! Pas d’extravagances ! Il ne tenait pas encore son suspect. Si seulement, il avait eu moins soif ! Il n’avait pas la passion de la routine ni l’amour de l’échec ; il était encore humilié par le fiasco de sa précédente enquête qui avait compromis son avancement pour longtemps ; mais surtout il était marqué dans son honneur. Encore une terrasse : le dernier Ragot… Cela lui laissait un vague souvenir. Demarteau, au poste, avait parlé du Dernier Ragot… Il y avait une arrière-salle, par là-bas. Un dédale, des ruelles… Peut-être quelques indices. Il était midi. Tout le monde devait déjeuner, sauf les membres des forces de l’ordre, évidemment. Inghelbrecht s’engouffra dans la venelle ombragée. Le chemin, maintenant, bordait le fleuve, mais on l’imaginait davantage qu’on ne le distinguait ; c’était calme et terriblement angoissant ; les murs étaient d’une hauteur remarquable et puis, au fur et à mesure que les sens s’aiguisaient… Aux aguets…, on entendait une sorte de rumeur sourde, un fond sonore omniprésent, envahissant l’esprit. Des cris, il y en avait tout autour de lui, comme des flèches venimeuses, et des claquements de serrure sourdaient des murailles ; des grilles grinçaient pour l’avertir. C’était le moment où la prison St-Léonard gémissait de tous ses gonds, où se perdaient les destins devant le défilement des jours. Derrière était un autre temps, ici était la vie trépidante et mobile. Inghelbrecht poussa vers les berges, presque instinctivement, à proximité de la passerelle campée sur ses maigres pattes. Puis il remarqua une petite maison de briques rouges. Et, au bout d’un jardin, il vit la remise, abandonnée, avec ses fenêtres éclairées par un soleil prudent, et ses planches délavées qui, de loin, semblaient disjointes et luisaient d’un éclat malsain.
Pas une âme. Il traversa l’ouvrage rouillé. Le parfum singulier du canal l’abreuvait de miasmes. Des péniches, il y en avait quelques-unes, pourrissaient dans la vase et la boue . Le canal devait être abandonné car les rives étaient presque submergées par les ronces. Inghelbrecht connaissait bien le monde de la batellerie, il avait même, étant enfant, embarqué à bord des chalands qui faisaient le trafic dans la vallée de la Meuse. Mais des cimetières de bateaux, il n’en avait entendu parler que dans les romans de gare. Pas question de descendre dans ce fatras : il serait immédiatement vulnérable. Il lui fallait pénétrer dans la remise, peut-être par-derrière, là-bas, le long du mur chaulé dont les lézardes menaçaient de s’ouvrir à tout moment. En silence, il se rapprocha, vit la silhouette qui était penchée sur une sorte de tréteau où se trouvait un fanal. Il n’y avait plus un instant à perdre. La silhouette s’éloigna de la fenêtre et alla dans le fond, en retrait de la porte. L’homme lisait un livre. Inghelbrecht se baissa, s’avança à petit pas, puis d’un bond, atterrit sur le seuil. Instinctivement, il s’épongea le front, il ruisselait… Tout était bizarre dans cette affaire ! Il sortit précautionneusement son arme de service et pénétra dans la pièce. L’ombre se retourna. Il observa le pistolet automatique dans la main de l’inspecteur, Inghelbrecht dont les jambes tremblaient imperceptiblement.
- Vous voilà enfin ? dit-il.
- Vous m’attendiez ?
- Parbleu ! J’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, mon garçon… Vous n’êtes guère discret…
- Suffit… Vous allez me suivre au commissariat…
- Pourquoi cela ?... C’est que je n’ai pas beaucoup de temps, pas plus que l’envie de vous suivre…
- Ce n’est pas mon problème, j’ai des questions à vous poser…
- Et mon train ?
- De quel train, voulez-vous parler ?
- Il y a toujours un train…. Toujours… Vous ne le saviez pas ?
- Je ne suis pas là pour résoudre des énigmes ni faire d’enfantillages… Ouste ! En route…
Je n’ai pas de temps à perdre…Moi non plus…
- C’est vous qui décidez, de plus, vous êtes du bon côté de l’automatique… Rangez votre engin… Et allons-y, le revolver n’est pas utile… Je déteste les armes…
Il passa devant Inghelbrecht en souriant d’un air gamin et referma l’ouvrage qu’il tenait. Il était de grande taille et paraissait élégant. La porte grinça. L’homme exhalait une fumée bleue et âcre de tabac brun. Il s’avança encore et le policier recula lentement. Inghelbrecht guettait ses réactions ; de temps à autre, il regardait vers la passerelle, le canal. Tout était immobile.
- En route… Direction le central…
L’homme tira sur sa courte pipe et sourit doucement.
- Si vous voulez poser des questions, vous pouvez le faire ici-même, inutile de se déranger par cette chaleur, voyez, je coopère monsieur l’inspecteur…. Inspecteur ?
Inghelbrecht ne répondit pas et d’un geste sec de la main, il indiqua le chemin de la cité.
- C’est loin le central ?
- Un kilomètre, un kilomètre et demi… Nous n’avons pas de temps à perdre en jérémiades… On remonte par le pont des Arches et nous y serons rapidement…
Débonnaire, il marchait à ses côtés, les yeux rivés vers le curieux jeune homme dégingandé qui allongeait le pas.
- D’accord, allons-y pour la ballade, alors…
Le chemin était long, la passerelle gémit sous leurs pas et l’odeur, dans leur dos, disparut comme par enchantement et fut remplacée par le parfum des tilleuls imposants de l’avenue. Inghelbrecht se laissa envahir par un sentiment de réconfort, enfin ! Il était au bout de ses peines… Sa main droite toucha l’automatique dans la poche de son imperméable défraîchi ; l’autre main chercha vainement le paquet de cigarettes Belga, placé habituellement dans la poche intérieure… Le long jeune homme regardait devant lui, tirant de courtes bouffées de sa pipe, sous son feutre mou, son visage intelligent, osseux et long, restait serein. Ni triste, ni anxieux, paisible.
- Vous m’avez retrouvé comment ? Demanda-t-il
L’inspecteur se troubla un instant…
L’instinct du vieux briscard… Liège n’est pas si grand… On se connaît tous… Pas vrai… On te savait souvent installé Impasse Houpe.
- Souvent… Répéta l’homme, pensivement. Je n’y vais pourtant que rarement… J’y ai quelques amis, c’est ce que l’on me reproche… De toute façon, je vais partir… Me marier…
J’ai dans l’idée de m’acheter un petit bateau et de faire du cabotage… J’ai déjà vu un cotre de 10 mètres, l’Ostrogoth… Bientôt, je ne serai plus à Liège…
De temps à autre, le long jeune homme allongeait le pas, comme s’il avait décidé de tester, par les rues de la ville, l’endurance du policier fourbu…
- Je comprends mieux, vous avez dû aller à La Gazette… Par la cité j’ai semé quelques papiers, sous différents noms d’ailleurs… Gom Gut, Georges Sim, Jean du Perry, Gaston Vialis…
Il guettait sur le regard de l’inspecteur une approbation quelconque, il ne savait quoi, un signe de connivence peut-être ou de compréhension… La police est la police… Sans états d’âmes… Il le déplorait souvent, mais c’était ainsi…
- Ce sont ces multiples identités qui vous troublent ? Des noms jetés au vent comme autant de pistes, d’empreintes différentes, mais quel pourrait être mon forfait ?
Inghelbrecht pensait surtout à sa partie de pêche manquée. Il alluma une cigarette froissée qu’il venait de retrouver au fond de son manteau usé.
- Vous avez des noms multiples, des amis séditieux, des empreintes disparates et abondantes… Des identités multiples, bref, vous êtes un suspect en puissance… On vous a vu en compagnie d’étrangers, notamment, un certain Pietr le Slovaque ou le Tchèque, enfin, je ne sais plus trop…
Vous connaissez une certaine veuve Couderc, connue de nos services, ainsi que le fils aîné de la famille Ferchaux, de réputation douteuse… Partout où vous passez, on retrouve, trace de votre passage, vos chroniques caustiques indisposent, monsieur dont on ne connaît plus le nom… Il faut que cela cesse…
La cité se calmait dans l’après-midi finissant. Le périple à travers la ville continuait, les deux hommes arrivaient maintenant en vue du Pont des Arches, le ciel se couvrait de basalte et bientôt, il se mit à pleuvoir d’une pluie fine et serrée, rafraîchissante… La surface du fleuve était ponctuée de bulles, l’eau était d’un bleu gris comme l’encre des écoliers… L’odeur en moins… On était tenté de tremper la main dans l’eau et de la ressortir tachée… Les empreintes se faisaient signes de pistes sur la berge assoiffée… Ephémères signatures d’une œuvre encore à naître… Après l’angoisse des heures précédentes, Inghelbrecht avait l’impression de mieux respirer. Il flottait serein, dans un brouillard de respectabilité suave… le sentiment du devoir accompli, d’être un citoyen responsable. Il y avait plus loin, dans le fond, un long bâtiment de pierre de taille austère et imposant…
- La gare des Guillemins…
- Et alors…
Le ciel semblait plus propre, l’homme ralluma sa pipe nonchalamment…
- Il y a un train à 18 h 12, je dois le prendre… Personne ne vous en voudra… je n’ai rien fait de répréhensible… Il y a un moment, j’ai décidé quelque chose d’important, j’ai décidé de devenir un « raccommodeur de destins », sommes-nous si différents, finalement ?
Il se tut. Les trains en partance faisaient entendre leurs sifflets stridents et modulés, les cieux ravivés se salissaient à la vapeur grise des locomotives en partance vers ailleurs.
L’ambiance était de nouveau tendue. L’inspecteur Inghelbrecht y prêta attention, il s’attendait à ce quelque chose arrive…. De façon imminente… Il observait les voies, la gare, maintenant toute proche… À gauche, le buffet, plein à craquer de voyageurs affairés… À droite le ballast désert…
Le jeune homme efflanqué se mit à courir d’un seul coup, il jeta en se retournant :
- Navré, inspecteur, mais je dois impérativement prendre ce train, vous vous souvenez, je dois me marier… Si cela peut vous contenter, je ne prendrai plus qu’un seul nom, et au sujet de mes empreintes, je suis comme tout le monde, je n’en possède qu’un seul modèle…
Adieu inspecteur… Inspecteur ?
Le policier surpris ne put suivre la course effrénée du grand escogriffe… En nage, jurant, soufflant, il ne put que lâcher :
- Inghelbrecht, inspecteur principal Inghelbrecht…
Son suspect était déjà loin… Il le vit monter dans une voiture de seconde classe…
Le train s’ébranla, et de toute sa masse, passa en trombe devant l’infortuné fonctionnaire de police… Au moment où le wagon croisa l’inspecteur, une fenêtre du compartiment s’ouvrit, une feuille de carnet s’envola dans l’air chaud et tourmenté et alla atterrir plus loin, en contrebas de la voie…

Essoufflé, Inghelbrecht, se pencha vers la minuscule missive. En travers du papier inscrit avec un crayon de bois ordinaire, ces simples mots :
Comprendre et ne pas juger…
Revenir en haut Aller en bas
Gi
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 13144
Localisation : Lévis secteur Charny, Québec, Canada
Date d'inscription : 18/12/2004

MessageSujet: Re: Le granf escogriffe...   Lun 18 Sep - 15:20

Bonjour Pascal...

as-tu passé un bel été ?

clin d\'oeil

Gi
Revenir en haut Aller en bas
http://www.liensutiles.org/gvilleneuve.htm
Pascal9
100 messages
avatar

Nombre de messages : 251
Age : 57
Localisation : Flandre
Date d'inscription : 20/12/2004

MessageSujet: Re: Le granf escogriffe...   Lun 18 Sep - 15:46

il fut chaud et ensoleillé sauf en août mais j'étais déjà au travail alors, la première quinzaine de septembre a été très belle, certainement pas aussi belle que cette magnifique saison de l'automne canadien, mais tout va bien j'espère te savoir en santé et que tout va pour le mieux pour toi et les tiens
Amitiés du vieux pays de france

Pascal
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Le granf escogriffe...   

Revenir en haut Aller en bas
 
Le granf escogriffe...
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Sesterce de Domitien

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Mots d'art & Scénarios :: Poésie & Littérature :: Textes en prose, contes, nouvelles, essais, etc..-
Sauter vers: