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 Perle rare...

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Pascal9
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MessageSujet: Perle rare...   Ven 16 Juin - 18:15

Perle rare…


Une aube limpide, je parcourai la vallée de la Romanche à l’heure où les aimables touristes songent en ronflant à la gloire et aux honneurs. Les refuges ouvraient leurs lucarnes comme des paupières lourdes. Les guides chargeaient leurs sacs de recommandations, assuraient les randonneurs de leur bienveillance et se protégeaient des questions superflues. Où iraient-ils ? Pas très loin du village… Après des tours et détours, comme un jeu de l’oie puéril pour d’immenses enfants en liesse ? Un parfum d’aventures, comme à la télé, pour des citadins éreintés par les transports en commun, les sandwichs mous et le Maillon faible…
Les alpages séchés se paraient de leurs rubans fripés qu’on s’abstenait de cueillir de peur de les troubler. Les longues digitales s’étiraient, un frémissement seulement les alertait qu’il était temps de se méfier : elles pointaient du pétale, les cieux… Un avertissement… Ou bien se laissaient emporter et distillaient déjà sur les lèvres imprudentes leur nectar funeste… A l’image des belles de cour aux caresses trompeuses de gants empoisonnés. Il y aurait leur image en filigrane, en réminiscence ; ou simplement un souvenir esquissé et qui semble déjà appartenir à jadis, que les poètes savent exploiter, une carte postale insouciante… Il y aurait ce parfum avec un fond piquant que l’automne atténuerait derrière l’odeur du bois parce que septembre n’aime guère l’élégance tapageuse.
Les lièvres cabriolaient à tous vents, grisés comme des noceurs ; sur les cairns , ils se chauffaient le poil, ils renaissaient, de blanchons immaculés ils étaient passés à une tenue estivale, plus discrète, sur les hauteurs fumantes… Les grimpeurs calmes passaient sans mouvements excessifs, à l’économie. C’était un matin d’exception. Les écailles des rochers dressaient leurs couleurs de reptile ; les éboulis racornis se flétrissaient comme autant de mues minérales. Il faisait doux sur l’Adret et, dans les failles, il se chuchotait les confidences des petits souffles du vent venus de sommets lumineux.
Je marchais donc, débonnaire sans optimisme béat, quand je crus distinguer l’ombre d’un randonneur. Je levai les yeux : j’aperçus une femme qui marchait sur la crête, furtivement aperçu, jouet bondissant dans la lueur rasante.
J’allongeai le pas afin de me trouver à sa hauteur : mais cette chimère, comme si elle eût été pourvu d’un sixième sens, accentua sa course de sorte, que nous demeurâmes éloignés.
L’aventure me divertit, et je pensai qu’il ne se passerait pas une demi-heure que nous ne fussions isolés. Mais la même philosophie sans aucun doute et des réactions semblables l’encouragèrent puisque nous restâmes silencieux, dosant notre effort dans la même harmonie et dans le même état d’esprit.
« Bon, songeai-je, cela va bientôt cesser ! Je pressens à son allure qu’elle fatigue : elle abandonnera donc, au premier col… Et non ? C’est pourtant vrai, bon c’est donc moi qui vais changer d’itinéraire, à la première intersection je prends vers le pic de la Meije, à maligne malin et demi…
C’est ce que je fis ; mais plus haut au détour d’une énorme et grise moraine, nous nous retrouvâmes face à face.

Alors un grand trouble s’empara de moi.
Tout ce que je pensais, je pressentais qu’elle-même le percevait dans la même minute, et cela ajoutait à ma confusion. J’avais le sentiment qu’elle me sondait et m’attirait tout à la fois. J’étais fasciné par elle, et je ne me souvenais même plus depuis quand, j’étais sur cette corniche ? Je n’étais plus moi-même…
Mais elle-même n’était-elle pas certaine que je fusse déjà sous son influence, prêt à la suivre dieu sait où. ?...

A cet instant - je narre cela avec désinvolture et pondération parce que c’est mémoires oubliées, mais ce fut étrange – A cet instant j’ignorais où j’étais ; ainsi qu’elle-même.
Nous étions reliés par notre regard uniquement. Etait-ce ses yeux, était-ce les miens que je sentais palpiter dans cette contrée étrange ? Ou bien était-ce les flammèches frémissantes dans le cirque obscur qui nous entourait ?
D’où étais-je parti, et quel massif était celui-ci ? – Je l’ignorais. L’arête derrière nous était bizarre : chaque reflet la transformait ; et près de nous c’était le précipice. Qui décidait du retour ? - Ni elle ni moi : notre couple singulier ! Car nous étions une paire sans l’avoir désiré, mais unis pour l’éternité…
Je crois aujourd’hui qu’un cri de rapace, une chute de pierre, une rafale aurait dénoué ce charme. Ou encore un baiser, n’importe quel geste ordinaire de l’un eût délivré l’autre. Si j’avais pu crier, hurler !... Si elle avait seulement baissé ses yeux de fournaise ou sifflé dans ses doigts pour appeler la tempête !... – Mais rien à faire ! Et, comme deux bagnards enchaînés, ce même harassement, les bras rompus…
Ce qui m’étonnait le plus était cette conviction qu’elle était dans ma tête, que les mêmes mirages se lovaient en elle, et qu’elle les acceptait. Je sentais son sang pulser dans ses artères à l’unisson du mien. Et cette symbiose même nous contraignait à la passivité : nous étions un seul organisme : je devenais elle, elle devenait moi ; elle anticipait mes gestes les plus infimes, et moi je renonçais peu à peu à me défendre…
Pas de paroles ! Je reconnus à nouveau la force du silence et l’éloquence du vide : l’impression d’être omniscient. La vision de ce qui avait été et de ce qui sera… Je n’avais pas peur, je ne pouvais crier puisqu’elle n’avait pas crié…
Un moment, je croyais avoir été victime d’un banal accident de montagne et je pensais être en train de mourir, stupidement… Comme tout un chacun… les échos de la vallée me semblaient étrangers, venus d’une autre dimension…

A cette minute, une évidence s’imposa à moi : je fus convaincu que je contemplais mon propre reflet, un écho différent, la vibration intense de ma personnalité…
N’étais-je pas seul sur cette corniche, juché sur ce surplomb ? N’était-ce pas uniquement une hallucination due à l’altitude, le mal des montagnes ?
Je contemplai avec attention ma « partenaire » : je regardai son visage qui, pensivement, penchait sur le côté… Dès lors, il sembla que l’air ambiant devint plus épais : atmosphère sirupeuse et brumeuse, poignante… Comme si la conclusion de cette rencontre étai déjà accomplie…
Le silence d’altitude fut troublé quelques secondes… figées…
- Ne gaspille rien… Chaque jour est peut-être l’ultime…
Une mélancolie diaphane s’était déposée sur ces mots… Nous étions séparés, déliés irrémédiablement. Où irions-nous ? Nos chemins se séparaient ici et pour toujours…
C’est alors qu’il se fit un grand tapage et un ciel de mercure s’ouvrit derrière le pic de La Meije… Après tant de crêtes, de crevasses et de séracs désertiques, nous étions revenus à un dièdre coupant en deux un couloir d’avalanches…
Je me secouai alors, comme après une nuit difficile, et déjà je considérais la vallée d’un œil différent…
- Ne gaspille rien… Pourquoi pas, après tout ?
Ma compagne énigmatique s’était volatilisée… La paroi se réchauffait aux rayons de midi, il était temps de rentrer…

De cette course, je n’oublierai rien : le bruit du vent sur la dalle, l’éclat rose sur les massifs, cette randonnée hors du temps… Du fond du parc des Ecrins, j’avais trouvé la perle, un fort mystérieux bijou…
En chemin, je longeai la Romanche, torrent tumultueux, il courait, fort et clair voletant sur la roche en écume de dentelles, et son chant était doux, étrange mélopée….
- N’oublie pas, le jour ultime… Ne gaspille rien… Ne gaspille rien…

1 Cairn : amas de pierres érigé sur un sommet ou le long d’un sentier.
2 Blanchon : Le lièvre en montagne dans sa livrée d’hiver (pelage blanc)
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Griffon
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Nombre de messages : 165
Date d'inscription : 18/01/2008

MessageSujet: Re: Perle rare...   Mer 2 Avr - 20:25

Une belle lecture.
Un enchantement.

Griffon
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Perle rare...
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