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 L'évasion...

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Pascal9
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MessageSujet: L'évasion...   Jeu 15 Juin - 9:33

L’évasion…



Un navire bas sur l’eau bordait le littoral mouvant de la Louisiane. Sur la passerelle, deux officiers vêtus de coutil immaculé, un capitaine et un premier lieutenant, discutaient. Entre ses mains fines, le second tenait nonchalamment le tube étincelant d’une longue-vue.
Dans l’entrepont, sous les solives, dépassaient les chaînes d’un esclave mutilé qu’ils venaient de soumettre et déportaient à Fort Maurepas. Lui ne l’ignorait pas, bien entendu. C’était le Wolof Loumboul Dembelé, vous le connaissez tous ? Un cultivateur immense et solide, un peu hâbleur et jovial… Il délirait :
« Mes pères, qui sont-ils ces guerriers blancs ? Pourquoi me battent-ils ? Le petit diable surtout ! Je ne peux que me taire… Pourtant j’aimerais bien pouvoir lui dire : Non ! Vous vous trompez ! Vous voyez bien que Loumboul n’est pas cruel ! Mon bras saigne… Est-ce que cela va cesser ? J’ai tant soif… Ha… La gourde fraîche qui pend dans ma paillote de Tambacounda… Alimatou… Ma belle Alimatou me l’aurait apporté au champ ! Sans avoir à parler, elle aurait compris… Elle pouvait tout savoir sans user de la parole… Les saisons de disette, il suffisait qu’elle me regarde et je reprenais confiance…Tandis, que ces hommes implacables… J’ai soif… »
« Mais, je me sens mieux, soudain ! Même parfaitement bien… Mon bras s’est engourdi ! Voilà que je gonfle mes muscles comme auparavant ! Ma foi, les démons blancs qui m’ont blessé vont en être pour leurs frais…
« Levons un peu les yeux… l’air frais fait du bien à mes paupières…Qui m’accompagne ?… Je ne le reconnais pas… l’homme de barre… A moins que… Oui ! C’est le cousin Iba M’bampassy : il porte le signe des griots… Et puis cette façon de palabrer en scandant comme les anciens !... Ce doit être la fête des moissons dont il préparait la cérémonie avec une ardeur colossale, quand nos greniers regorgent de semences. Il faut que je l’appelle ! Mais, discrètement, je ne veux pas attirer le courroux du petit blanc : son fouet me creuse la chair… Et cette piquante odeur de sueur qu’il disperse comme l’odeur de la mort sur cette coque, La Tamise… C’est son nom, on dit que c’est un fleuve, chez les hommes blancs… Ils sont loin les fleuves de ma patrie… Oh, il court un risque le cousin Iba… Attention à toi, griot ! Je suis là pour te protéger, moi qui retrouve mes forces…
« Ce qui serait tentant… Mais il ne faut pas y songer ! C’est dangereux pour les autres… Pourtant, j’imagine la rage de l’homme aux galons d’or… Qu’importe, un simple geste… Allez, j’y vais ! Un simple écart, tout doucement, très doucement, un pied après l’autre, par le dalot, une bascule, et puis zou ! À l’eau, ils ne me verront pas… D’ailleurs ils discutent : leurs gestes sont véhéments. Et si l’homme aux galons d’or est l’ami du cousin Iba, il va certainement mettre en panne au large de cette grand côte blonde, c’est certain et inviter ses hôtes au festin. A cet instant, j’en profite… »
A quelques encablures, La Tamise qui jaugeait 300 tonneaux mit en panne et ferla ses voiles, les cris des marins aux manœuvres couvraient le bruit des vagues.
Sans un tressaillement et sans un bruit, longeant la coursive sans courir, le Wolof Loumboul Dembelé se hissa par le dalot et glissa lentement dans l’onde chaude et salée, il demeura immobile entre deux eaux, battant des mains lentement, jusqu’à ce que les ancres furent larguées dans des gerbes d’écume.
Que l’océan était doux et agréable au goût !
Comme possédé, Loumboul se mit à nager ; et son effort s’en trouva tout harmonieux :
« J’ai quitté mes fers… Je suis léger, aussi léger que lorsque ma course soulevait les longs nuages de latérite, rendant mes muscles rouges, chauds et vibrants…
« Eh ! (Il cessa de nager, interdit), déjà la côte et les marais ! Toute cette terre solide me conforte, me palpite sous les pieds ! Je suis revenu …
« Mais qu’y arrive ici, mes yeux ne m’abusent pas : c’est Moussa Dioh qui s’avance… Pardon ! Moussa le sage (Noble et altier)… Dioh le Sérère… Et noble ami, tu me reconnais ?
Moussa Dioh, le docte Sérère le considéra avec un regard étrange :
« Loumboul, toi ? Ici sur cette grève ?
- Que t’arrive-t-il, Moussa, cher compagnon, c’est moi qui devrait être surpris : On m’a raconté que tu étais parti avec les prêtre blancs pour une grande ville de lumières… Il est d’usage que les faux bruits se répandent à travers la brousse, et il y a si longtemps que je n’ai pas été au pays…
- Frère Wolof », dit simplement Dioh, et des larmes brillaient dans ses yeux bienveillants.
Il posa sa main sur l’épaule de Loumboul en répétant : « Mon ami !... Puis : « Arrive ! » dit-il, et il se mit à courir.
Loumboul Dembelé le suivit. Il lui semblait que l’air palpitait, se gondolait autour de lui. Loumboul reconnut le village de sa jeunesse, où il riait de toutes ses forces vives, droit et fort, comme un arbre puissant de la plaine.
Moussa Dioh stoppa près d’une forêt où ils reposèrent leurs membres lourds. Loumboul voulut se coucher pour dormir.
« Ne fait pas cela », dit son camarade, et il le conduisit au centre de la sylve
même, qui se trouvait former une petit clairière juste à taille humaine, comme ne le peut aucune des jungles que parcourent les chasseurs sanguinaires.
Loumboul, d’un seul bloc, s’enfonça dans l’herbe douce ; ses bras tremblaient d’épuisement.
Ensuite, Moussa l’emmena dans un village aimé où beaucoup de monde était rassemblé et il le présenta à tous les habitants. Les cases y étaient fraîches et pimpantes de cet aspect cossu que prennent les paillotes après les riches moissons. Il y avait là un grand guerrier Toucouleur qui avait fait de grandes batailles et qui narrait son combat en montrant les stigmates de sa bravoure. Plus bas, une femme Mankagne très belle, quoiqu’un peu coquette et qui avait une grande et belle maison confectionnait un repas magnifique et plantureux. Loumboul n’avait rien contemplé de si superbe.
Il revit sa famille qu’il avait perdu et qu’il croyait disparue.
Il contempla aussi des troupeaux robustes qu’il avait vu grandir et pour lesquels son père donnait toutes les journées de sa vie. Ses proches l’entouraient, ils se montraient attentionnés envers lui. Le petit homme sanguinaire était loin ! L’officier aux galons d’or n’existait plus !
Et enfin, à trois pas de lui, il revit, Alimatou, toujours aussi belle et silencieuse (avec ses yeux tristes pour lui dire : n’ai nulle peur Loumboul, je suis là…), Alimatou, sa femme éternelle…
Alors, toute sa vie le submergea comme la barre d’écume du Cap Vert, avec une profonde tristesse également, car il songeait :
« J’ai tellement voyagé, je me suis tellement éloigné… Elle ne m’a pas oublié, mais voudra-t-elle encore de moi ? Je ne l’ai plus vu, lorsque le soldat l’a emmené, elle a dépassé la colline et elle a disparu… »
Interminablement il la contempla, sans bouger. Et lorsque le soleil s’empourpra bas sur les arbres séculaires, elle s’approcha, lui prit la main et dit :
« Allons, Loumboul, Il est temps, marchons, nous avons du chemin… »
Ils s’éloignèrent lentement vers la plus grande des cases, au loin, un chacal jappa.

Cependant, Le trois-ponts La Tamise était à l’ancre, près de l’embouchure. Les deux marins pénétrèrent dans la cale, soulevèrent la trappe, ne sourcillèrent même pas.
« Un ballot de coton ou un fusil à système de moins pour Maître Stanislas Foäche, ils ne vont pas être content au Havre.
- Je vous l’avais dit Cap’tain, j’ai eu la main un peu trop lourde…
- A votre avis, monsieur Maubant, demanda la Capitaine, depuis quand est-il … ?
- Sauf votre respect Cap’tain ! répondit l’autre en poussant du pied le malheureux. Rappelez-vous cette saute de vent dans les huniers, juste avant d’arriver, et le cri bizarre de ce grand oiseau bleu vers l’horizon… Ma foi, ce païen a rendu son dernier soupir à ce moment-là… »
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