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 Le chant du Neker - épisode (1)

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Pascal9
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MessageSujet: Le chant du Neker - épisode (1)   Mer 7 Juin - 14:04

Le chant du Neker.




Dans le centre de Dunkerque, les chalands piochaient sur les étals surchargés d’un immense vide grenier les guirlandes jaunies de vieux bouquins oubliés ; le vent les animait de bruissements desséchés, lorsque subitement, une caisse déséquilibrée s’écrasa au sol comme un cageot de fruits trop mûrs. L’ultime protestation d’un savoir abandonné…
Les boutiquiers, avec zèle et fortes récriminations, relevèrent l’outrage aux bonnes mœurs bibliophiles, mais une partie de la prose naufragée fût laissée à la rapacité de collectionneurs avides et désargentés par ces temps de disette économique, secte de connaisseurs en sciences obscures qui guettent l’éternelle aubaine des « bradeux » naïfs ou non initiés aux arcanes de la brocante…
Il restait là de vieilles reliures fauves, cassées par l’usage des ans, des éditions de poche boursouflées embaumant la naphtaline ; de nébuleux livres de recettes dont les préceptes étaient restés silencieux comme des promesses d’agapes jamais consommées, et mon long nez fouinait dans ce capharnaüm de mots et de paragraphes, où ne pérorait plus ni prix Goncourt pompeux ni auteur prolifique de best seller estival.
De tout ce fatras verbeux et fané, je soutirai quelques romans pour la jeunesse : volumes de la bibliothèque verte, amoureusement décrépis et un peu décoloré par tant de noëls disparus.
Ce fut en soulevant un exemplaire de la Comtesse de Ségur si admirablement échevelé et si délicieusement suranné que je dévoilai le petit bouquin brun rouge relié de toile cirée banale.
L’auteur apparemment se souciant peu de sa postérité future avait négligé d’apposer son patronyme sur l’ouvrage sombre d’où s’échappait une angoisse sourde et maléfique…
Pour autant que je puisse en juger, il s’agissait d’un tirage des plus confidentiels dont le titre se révélait une énigme : le chant du Necker :


Le Chant du Neker



1er chant

Je tiens ce journal pour Zacharie Bucharach lorsqu’il reviendra des armées.
S’il ne retrouve nulle trace de ma pauvre personne si, avec les fous audacieux de la Vénérable Société de Cryptozoologie, je me suis évanoui dans le terrible prodige qui nous occupe, je désire qu’il apprenne notre incroyable histoire par le biais de cette modeste chronique.
Cette relation constituera le gage le plus loyal que je pourrai lui fournir de mon indéfectible amitié, car il faut une inconscience véritable, à un scientifique, pour écrire un tel récit en de tels moments d’angoisse ; je relate cette histoire également pour qu’il témoigne pour moi, s’il pense mon esprit dérangé…
Après le départ de ma compagne Reza, je n’ai plus souhaité demeurer dans notre agréable maison de la digue.
Mon frère Erwan m’a proposé de venir vivre dans son logis de la riante bourgade de Bergues. Il habite un vieil appartement à l’étage de l’estaminet du Lion Rugissant dont il est le prospère propriétaire, un jovial compère qui se plait dans la compagnie des joueurs de billards, fumeurs de pipes et autres joyeux lurons des Flandres.
Erwan est un sympathique vieux garçon qui s’applique à me rendre l’existence moins austère. Puck, mon épagneul, m’a suivi, il a trouvé un second maître en la personne de mon cabaretier de frère. Erwan, dit-on, a refusé des propositions princières de remarquables restaurants de la capitale pour rester à la disposition de son aimable clientèle.
Ce samedi là…
Ce samedi, qui vit le plus étrange phénomène survenir dans nos paisibles existences, nous avions décidé d’organiser un tournoi de billard, parce que novembre frappait fort et cassant.
Hubert Félix Pflumm, qui apprécie ces soirées tranquilles, nous avait invité à sa table, plantureuse entre toutes, un waterzooi d’anthologie et une tourte au beurre salée et caramel. Erwan avait opéré un véritable prodige auprès de ses brasseurs pour nous dénicher une bière de Noël de Salperwick qui se déclinait en arômes subtils et délicats. Le repas terminé, le tabac de Cavendish fut embrasé dans des pipes de faïences de Delft.
Erwan agrémenta le café de Colombie d’une rasade de genièvre de Houlle, que nous cédait de son négoce un vieux contrebandier de Roselaere.
S’élevant contre les hurlements du vent, nous perçûmes, le carillon de la place, égrenant son étrange mélopée. Hubert Félix, qui se tenait près de la cheminée, se dirigea vers la table au drap vert et par ce geste, donna le signal du concours. Nous commençâmes la partie par l’élaboration de savantes combinaisons et de bandes sophistiquées, techniques complexes de l’art du billard français…
Dans la salle, avant de sortir, le commis boucla les volets en ajustant les épaisses barres de chêne doré. Les derniers clients, au fond de l’estaminet, se levèrent et nous souhaitèrent le bonsoir, en ajoutant que la tempête automnale nous empêcherait de fermer l’œil pour une bonne partie de la nuit. De l’écluse voisine, la vanne saturée faisait un bruit de torrent qui résonnait dans les ruelles voisines. Un sourd mugissement de bête malade sanglota dans la cité, l’écluse se vida, et un volet claqua à l’étage.
- C’est celle de ta chambre, dit Erwan. Le crochet est pourri.
Puis il s’approcha de la fenêtre à croisillons et regarda dans la cour :
- C’est une nuit turbulente, dit-il.
A l’instant, le carillon de la place sonna onze heures.
- Je n’ai guère envie de monter, poursuivit Erwan. J’ai l’impression que la tempête de la côte me vrille les tempes, avec son cortège de pleurs et de démons.
- Superstition, dit Hubert Félix qui n’était guère impressionnable, ma foi puisque personne n’a sommeil, continuons la partie et savourons de nouveau cet excellent genièvre qui n’a rien à envier au schiedam de nos voisins bataves.
Les mugissements redoublèrent de violence.
Erwan alluma les plafonniers de porcelaine bleue qui donnaient cette ambiance particulière et feutrée à l’estaminet du Lion Rugissant. Cette clarté apaisante tranquillisa la compagnie… Tout au moins pour un instant…
J’avais l’impression que nous nous efforcions de rendre l’atmosphère plus légère à cette veillée si menaçante dans la cité, sans y réussir tout à fait, j’ignore pourquoi…
Je considérais le visage sanguin d’Erwan marqué par une empreinte d’angoisse dissimulée ; il me paraissait que Pflumm jouait distraitement ; seul Puck sur son coussin, semblait serein, dormant comme un sonneur, aboyant doucement dans son sommeil de bête, rêvant à je ne sais quelle fredaine de chasseur… Pourtant, je le voyais tendu, comme si il cherchait dans la torpeur un refuge imprenable, un havre de paix au bout de la tempête…
A cet instant, la porte de la cour s’ouvrit et le commis entra en trombe dans la salle. Il marcha en vacillant vers la cheminée et s’affaissa, son regard éperdu fixé sur le vide…
- Et bien mon garçon, m’exclamai-je, que t’arrive-t-il ?
Il poussa un faible cri, puis marmonna quelques sons inaudibles…
- Il est malade, dit Erwan

…/...

1-Waterzooi : Recette culinaire traditionnelle Flamande et plus particulièrement Gantoise.

2-Salperwick : Petite ville du Pas-de-Calais.

3-Cavendish : Caractéristique d’un tabac à Pipe de grosse coupe.
4 -Schiedam : Ville de hollande où se distille une variété d’alcool de genièvre.

Suite mercredi prochain.
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Gi
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Localisation : Lévis secteur Charny, Québec, Canada
Date d'inscription : 18/12/2004

MessageSujet: Re: Le chant du Neker - épisode (1)   Sam 17 Juin - 16:23

merci c'est une histoire passionnante...

Dommage que ce soit trop long pour l'inclure dans ma chronique.

à bientôt pour la suite (une autre fois)

Bises,

Gi

_________________
...

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