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 EVE EMPRUNTE UN PARAPLUIE P.G. WODEHOUSE

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villaperla
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MessageSujet: EVE EMPRUNTE UN PARAPLUIE P.G. WODEHOUSE   Lun 19 Sep - 5:15

EVE EMPRUNTE UN PARAPLUIE



Ce qui frappe le plus vivement le visiteur quand il pénètre au coeur de l’élégant quartier commerçant de Londres, c’est le manque presque complet de recherche dans les vitrines, l’ absence étudiée d’étalages voyants. Ainsi la devanture du magasin de Thorpe et Briscoe, qui vendent du charbon dans Dover Street, n’a, en règle générale, rien qui puisse attirer l’attention. On peut jeter en passant un coup d'œil négligent, mais on ne s’arrêtera pas pour admirer, comme on le fait devant la chapelle Sixtine ou le Taj Mahal. Pourtant, à dix heures et demie du matin, le lendemain du jour on Eve Halliday avait pris le thé avec son amie Phyllis Jackson dans West Kensington, Psmith, paresseusement étendu devant la fenêtre du fumoir du Drones Club, qui se trouve juste en face des établissements Thorpe et Briscoe, regardait fixement leur vitrine depuis cinq bonnes minutes. On eût dit que le spectacle le fascinait. Il semblait incapable d’en détourner les yeux.

Il y a toujours une raison aux événements les plus inexplicables en apparence. Pendant les mois d’été Thorpe (ou Briscoe) a l’habitude de déployer un store au-dessus de la boutique. Un store discret, modeste, rien qui puisse offenser le regard mais un store qui offre une protection adéquate contre ces brusques averses qui sont un des charmes des étés anglais — et dont une commençait justement à arroser le West-End de Londres avec générosité et vigueur. Et sous cette tente, regardant mélancoliquement la pluie, Eve Halliday, qui se rendait a l’Agence de Placement d’Ada Clarkson, venait de se réfugier. C’est elle qui captivait l’intérêt de Psmith. Il con­sidérait qu’elle augmentait d’au moins quatre-vingt-quinze pour cent l’agrément de la devanture de Thorpe et Briscoe. Mais, aussi satisfait que fût Psmith d’avoir quelque chose d’agréable à regarder par la fenêtre du fumoir, il était quelque peu sidéré. Cette jeune fille semblait irradier un halo de richesse. Cela prenait racine dans un éblouissement de chaus­sures, se continuait par des bas fumée visiblement très coûteux et se poursuivait par une robe de crêpe noir. Et là il était frappé par un chapeau de satin orné d’un paradis qui tombait gracieusement sur l’épaule gauche. Même pour un œil masculin — qui est notoirement incapable d’apprécier ce genre de choses — c’était un chapeau du tonnerre. Et cependant cette jeune personne si somptueusement capitonnée avait été contrainte par une averse à se réfugier sous le store de Mrs. Thorpe et Briscoe. Psmith se demandait pourquoi. Même, se disait-il, si Charles, le chauffeur, avait congé ou emmenait le richissime père de cette jeune fille dans la City pour surveiller ses vastes affaires, même dans ce cas, elle pouvait sûrement s’offrir un taxi!

Nous, qui n’ignorons pas l’état des finances d’Eve, comprenons qu’elle ne pût pas prendre de taxis, mais Psmith était franchement perplexe .Cependant , étant à la fois chevaleresque et d’esprit prompt, il décida que ce n’était pas là le moment de se perdre en conjectures inutiles. Son devoir évident était de prendre des mesures pour aider la Beauté en détresse. Il quitta la fenê­tre du fumoir et, s’étant dirigé avec une calme dignité vers le vestiaire, il se mit en devoir d’inspecter une rangée de para­pluies. Il n’était pas facile à satisfaire. Il reposa avec un hochement de tête deux d’entre eux qu’il avait sortis du porte­ parapluie. C’étaient de bons parapluies, mais inaptes a cet emploi spécial. A la fin, cependant, il en découvrit un superbe,et un sourire satisfait passa sur son visage solennel. Il mit son monocle et examina de plus prés le parapluie. Il semblait répondre parfaitement à ce qu’on attendait de lui. Psmith fut content.

—A qui appartient ce parapluie? demanda-t-il à la dame du vestiaire.

—A l’honorable Mr. Walderwick, monsieur.

—Ah! fit Psmith d’un ton indulgent.

Il prit le parapluie sous le bras et sortit.

Pendant ce temps Eve Halliday, tout en égayant la devan­ture austère de Mrs. Thorpe et Briscoe, continuait à former des pensées pessimistes sur le climat anglais et à inspecter le ciel dans l’espoir d’y découvrir un coin bleu. Elle était absor­bée dans cette occupation décourageante quand une voix s’éleva à ses côtés.

—Excusez-moi !

Un jeune homme sans chapeau était debout à côté d’elle, portant un parapluie. C’était un jeune homme d’allure étrange, très grand, très mince et très bien vêtu. Il avait un monocle dans l’orbite droite et regardait Eve avec une gravité amicale. Il n’ajouta pas un mot, mais, prenant la main de la jeune fille, il la plaça sur la poignée du parapluie qu’il avait obligeamment ouvert, puis, avec un salut courtois, il traversa à grands pas la rue et disparut dans l’entrée sombre d’un établissement qu’elle avait identifié comme étant un club, d’après le nombre d’hommes qu’elle avait vus entrer et sortir.

Un bon nombre de choses surprenantes étaient arrivée à Eve depuis qu’elle habitait Londres, mais rien d’aussi surpre­nant que cela. Pendant quelques minutes elle resta pétrifiée, regardant avec des yeux ronds l’établissement en face. Néanmoins l’épisode semblait clos. Le jeune homme ne réapparut pas. Il ne se montra même pas à la fenêtre. Le club l’avait en­glouti et, en fin de compte, Eve, décidant que ce n’était pas un jour à refuser les parapluies, même s’ils tombaient inexplica­blement du ciel, sortit de dessous l’auvent en riant et reprit son chemin interrompu vers le bureau de Miss Clarkson.



PENIBLE SCENE AU DRONES CLUB



Pendant ce temps, au Drones Club, une scène plutôt péni­ble se déroulait. Psmith, regagnant l’immeuble, se dirigea vers le lavabo, s’examina avec intérêt dans une glace pendant quelques minutes, lissa sa chevelure dérangée par la pluie et brossa soigneusement ses habits. Puis, il passa au vestiaire pour prendre son chapeau. La dame du vestiaire le regarda de l’air de quelqu’un dont l’esprit n’est pas tout a fait tranquille.

—Mr. Walderwick était là il y a un instant, monsieur, fit la dame du vestiaire.

—0ui? dit Psmith, médiocrement intéressé. une person­nalité énergique, agissante, le camarade Walderwick! Tou­jours quelque part. Un instant ici, l’instant suivant là...

—Il réclamait son parapluie, fit la préposée avec un brin de froideur.

—Vraiment? Il réclamait son parapluie?

—Il a fait toute une histoire, monsieur, a ce sujet!

—Il a parfaitement raison, fit Psmith d’un air approba­teur. L’homme de coeur aime son parapluie!

—Naturellement, j’ai été obligée de lui dire que vous l’aviez pris, monsieur.

—Je n’en attendais pas moins, fit Psmith avec chaleur. J’aime cet esprit de franchise. Il ne doit y avoir aucun malentendu, aucun subterfuge entre vous et le camarade Walder­wick. Que la situation soit claire et nette.

Il semblait tout bouleversé, monsieur. Il est parti a votre recherche.

—Je suis content de faire un brin de causette avec le cama­rade Walderwick, dit Psmith. Toujours content !

Il sortit et se dirigea vers le hall où il demanda au portier de lui trouver un taxi. Le taxi s’étant arrêté devant le club, il descendit les marches et s’apprêtait à entrer dans la voi­lure quand un cri rauque s’éleva derrière lui et, à travers la porte d’entrée, surgit un jeune garçon rose et furieux qui rugissait.

—Hé! Smith. Hé là!

Psmith grimpa dans le taxi et regarda le nouvel arrivant d’un œil bienveillant.

—Ah! camarade Walderwick, dit-il, qu’avons-nous en tête?

—Où est mon parapluie? demanda le jeune homme rose. La dame du vestiaire dit que vous avez pris mon parapluie. Je sais bien qu’une plaisanterie est une plaisanterie, mais c’était un rudement bon parapluie!

—En effet, approuva Psmith d’un ton cordial. Vous serez heureux d’apprendre que je l’ai choisi comme le seul présenta­ble parmi un bon nombre de concurrents. Je crains que ce club ne devienne très mélangé, camarade Walderwick. Vous, avec votre esprit honnête, vous ne soupçonneriez pas l’allure la­mentable de certains parapluies que j’ai examines au vestiaire.

—Où est-il?

—Le vestiaire? Vous tournez a gauche en entrant et...

—Mon parapluie, ban sang. Où est mon parapluie?

—Ah ! là, fit Psmith avec une nuance de regret dans la voix, là, vous m’avez! Je l’ai donné a une jeune dame dans la rue. Où est-elle en ce moment, je ne saurais vous le dire.

Le jeune homme rose chancela légèrement.

—Vous avez donné mon parapluie a une fille ?

Voilà une façon bien vulgaire de la décrire. Vous ne par­leriez pas aussi légèrement d’elle si vous l’aviez vue. Cama­rade Walderwick, elle était merveilleuse! Je suis un homme rude, blasé, farouche, qui plane généralement au-dessus des émotions vulgaires, mais je dois reconnaître franchement qu’elle a fait vibrer en moi. une corde qui ne vibre pas souvent. Elle a électrisé mon vieux coeur racorni, camarade Walderwick . Il n’y a pas d’autre mot. Electrisé!

—Mais, bon sang...

Psmith déplia un bras interminable et posa une main pa­ternelle sur l’épaule de son interlocuteur.

—Soyez courageux, camarade Walderwick, dit-il. Regardez les faits en face, comme un homme! Je suis navré d’avoir été a l’origine de la perte d’un excellent parapluie, mais vous comprendrez facilement que je n’avais pas le choix. Elle était là , en face, blottie tristement sous le store de cette boutique. Elle avait envie d’être ailleurs, mais la pluie menaçait d’abîmer son chapeau. Que pouvais-je faire? Que pouvait faire un homme digne de ce nom, sinon se diriger vers le vestiaire, prendre le meilleur parapluie et le lui donner? Le vôtre était de toute évidence le meilleur, sans aucune comparaison possible. Je le lui ai donné et elle est partie, à nouveau heureuse. Cette explication, dit Psmith, atténuera certainement un cha­grin bien légitime. Vous avez perdu votre parapluie, camara­de Walderwick, mais pour quelle cause! Pour quelle cause, camarade Walderwick! Vous pouvez maintenant vous ranger a côté de Sir Philip Sydney et de Sir Walter Raleigh. Le dernier serait peut-être le parallèle historique le plus proche. Il a étendu son manteau sur le sol pour empêcher une reine de se mouiller les pieds. Vous, par procuration, vous avez donné votre pa­rapluie pour sauver le chapeau d’une jeune fille ! La postérité sera fière de vous, camarade Walderwick! Je serais bien sur­pris si vous ne passiez pas dans la légende et les chansons à venir. Les enfants des générations futures grimperont sur les genoux de leur grand-père en implorant : « Raconte nous comme le grand Walderwick a perdu son parapluie, grand-père! Il leur racontera l’histoire et ils repartiront plus sages, plus intelligents, plus graves... Mais je vois que le chauffeur a mis son compteur en marche, je crains d’être obligé d’arrêter là ce petit entretien que, pour ma part, j’ai beaucoup apprécié. Allez, dit-il en se renfonçant dans le taxi, conduisez-moi au Bureau de Placement international, chez Ada Clarkson, dans Shaftesbury Avenue.

La voiture partit. L’Honorable Hugo Walderwick, après l’a­voir suivi d’un œil chargé d’opprobre, réalisa qu’il était en train de se mouiller et entra dans le club.



(Cf. P.G. WODEHOUSE : TOUS CAMBRIOLEURS)



Autre bibliographie traduite en Français :



MERCI, JEEVES, 10/18 n° 1496 JEEVES AU SECOURS!, 10/18 n 1497 BONJOUR, JEEVES, 10/18 n° 1498 CA VA. JEEVES, 10/18 n° 1499 ECLAIR DE CHALEUR, 10/18 n° 1533 SOUS PRESSION, 10/18 n° 1574 LE PLUS BEAU COCHON DU MONDE, 10/18 n° 1 642 BRAVO ONCLE FRED! , 10/18 n° 1643 VALEURS EN COFFRE, 10/18 n° 1701 UNE FLUIE DE DOLLAR, 10/18 n° 1702 HOLLYWOOD FOLLIES, 10/18 n° 1743 ONCLE DYNAMITE, 10/18 n° 1986 TOUS CAMBRIOLEURS, 10/18 n° 2025 ONCLE GALAHAD AU CHÂTEAU DE BLANDINGS, 10/18 n° 2166 LA PETITE GARCONNIERE, 10/18 n° 21 67
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Gi
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MessageSujet: Re: EVE EMPRUNTE UN PARAPLUIE P.G. WODEHOUSE   Mar 20 Sep - 3:13

Oh quel joli bijoux que ce texte...
Daniel raconte-moi qui l'a écrit...

Est-ce toi ? non je viens de lire que c'est P.G. WODEHOUSE, c'est bien cela ?

Y a-t-il une suite ? et qu'est-ce que c'est que je peux lire à la fin ?

Merci,

Ginette




(Cf. P.G. WODEHOUSE : TOUS CAMBRIOLEURS)



Autre bibliographie traduite en Français :



MERCI, JEEVES, 10/18 n° 1496 JEEVES AU SECOURS!, 10/18 n 1497 BONJOUR, JEEVES, 10/18 n° 1498 CA VA. JEEVES, 10/18 n° 1499 ECLAIR DE CHALEUR, 10/18 n° 1533 SOUS PRESSION, 10/18 n° 1574 LE PLUS BEAU COCHON DU MONDE, 10/18 n° 1 642 BRAVO ONCLE FRED! , 10/18 n° 1643 VALEURS EN COFFRE, 10/18 n° 1701 UNE FLUIE DE DOLLAR, 10/18 n° 1702 HOLLYWOOD FOLLIES, 10/18 n° 1743 ONCLE DYNAMITE, 10/18 n° 1986 TOUS CAMBRIOLEURS, 10/18 n° 2025 ONCLE GALAHAD AU CHÂTEAU DE BLANDINGS, 10/18 n° 2166 LA PETITE GARCONNIERE, 10/18 n° 21 67

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villaperla
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MessageSujet: Re: EVE EMPRUNTE UN PARAPLUIE P.G. WODEHOUSE   Mar 20 Sep - 12:36

J’ai découvert P.G. Wodehouse lorsque j’avais une dizaine d’année chez mon oncle qui les achetait tous au fur et à mesure de leur parution…
Puis cette ancienne édition a été épuisée et vers 1980 Christian Bourgois qui dirigeais le « domaine étranger » dans la collection de poche 10/18 a entrepris d’en re-publier quelques uns. Après un certain temps je me suis renseigné pour savoir quels titres allaient de nouveau paraître pour les acheter.. et on m’a répondu que personne ne retrouvait la traduction en français de certains volumes.. aussi j’ai convaincu mon oncle de prêter sa collection personnelle de livres.. que l’éditeur à photocopiée et il a ainsi pu rééditer pas mal de titres.. mais actuellement cette re-édition est elle même épuisée.. si plusieurs personnes étaient intéressées je peux essayer de voir quelles possibilités il y aurait pour que vous puissiez lire le livre en entier..

« Il n ‘y a que deux sortes de lecteurs de Wodehouse affirmait un critique anglais, ceux qui l’adorent et ceux qui ne l’ont pas lu »
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Gi
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MessageSujet: Re: EVE EMPRUNTE UN PARAPLUIE P.G. WODEHOUSE   Mar 20 Sep - 13:34

Merci de cette explication.

Ce serait génial d'avoir le livre en entier mais dois-tu l'écrire mots pas mots ?

Bisous et à bientôt

Gi

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Brian Marconi
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MessageSujet: Re: EVE EMPRUNTE UN PARAPLUIE P.G. WODEHOUSE   Mar 20 Sep - 23:02

Deux histoires exceptionnelles en si peu de temps. Celle-ci et celle de Bokay...
Je découvre cet auteur anglais. Formidable.

Merci.
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MessageSujet: Re: EVE EMPRUNTE UN PARAPLUIE P.G. WODEHOUSE   

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EVE EMPRUNTE UN PARAPLUIE P.G. WODEHOUSE
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