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 Rêve ou crève...

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AuteurMessage
Michel Liotard
Messsager


Nombre de messages : 21
Date d'inscription : 09/01/2005

MessageSujet: Rêve ou crève...   Ven 2 Sep - 5:44

Alain Prochain ne venait qu’une fois par an. Mais il savait qu’il allait retrouver des amis, rencontrer du monde, vivre des moments intéressants.
Ce n’est pas toujours comme ça dans les jours qui font des années, des vies et des histoires.
Ce n’est pas tout le temps le bonheur, pas même en permanence quelque chose qui lui ressemble et qui puisse nous aider.
Parfois il n’y a rien, souvent il n’y a personne.

Ce n’était pas du tout ce qui était prévu au programme de cette réunion. Rien qu’à cette idée Alain appuya sur le champignon. Il avait quitté son bureau depuis plus de trois heures et roulait depuis.
« Il me faudra bien encore deux heures ! », pensa-t-il.

Quatre ans qu’il travaillait dans le même bureau, pour la même société. Il fallait gérer le mieux possible l’équipe administrative, et il le faisait assez bien.
Ce qui lui plaisait, c’était de savoir que la société pour laquelle il travaillait concevait et diffusait des livres qu’il trouvait bons. La politique de la maison était simple : tout ce qui peut faire réfléchir, aider, inviter, mobiliser, motiver sera a priori étudié, et le plus souvent accepté.
Des livres qui apportent quelque chose. Qui ne laissent pas le lecteur frustré de son attente légitime de trouver ce qu’il cherche.
S’il cherchait de l’humour il y en avait, mais ni scatologique ni facile.

Magie des mots. Ils peuvent exprimer l’essentiel de nos images, s’ils apprennent à le faire, mais ils butent inévitablement sur les limites qui leur sont propres.
Quelle importance ! Puisque ce soir tout sera possible, y compris d’aller au-delà des mots.

***




Juin 1986 - La fenêtre grande ouverte sur le mur d’en face. Un peu de clarté pénètre, mais aussi beaucoup de lourdeur ; la chaleur m’enrôle dans sa présence, et je subis le tout.
Trois heures de l’après-midi. Pour une journée où je ne travaille pas, le soleil n’est pas là. Foutu le camp ! C’est gris, c’est presque sale.
Ca pourrait puer le triste, et pourtant non.
Dans la petite pièce je mobilise des amis ; le globe, rond comme une planète, éjecte une lumière d’appoint, juste ce qu’il faut. Mon doigt appuie sur le bouton de la chaîne stéréo ; Charlélie Couture arrive, avec sa guitare et sa dégaine. Terrible ce mec ! Il se balade dans la petite pièce avec ses musiciens. Il y a plein de monde, tout le monde est invité.
Puis, après lui, Pink-Floyd se déchaîne, la musique se répand et coule, elle inonde tout à fait le gris et cette réalité qui bascule en une autre.
Peu importe qu’il pleuve, que tout ne soit jamais tout à fait comme l’on veut. On arrange les choses. Et, en fonction de l’allure qu’on leur donne, on s’inflige des crises de rires ou des crises de larmes.
La réalité, c’est quelque chose d’effroyable et de souverain ; quelque chose d’éminemment fragile qui se vautre dans la conscience et dans les actes.
J’écoute, je pressens, je réfléchis.
La lumière est la même mais l’atmosphère a changé. Mon stylo-feutre au bout des doigts, je réfléchis, j’hésite, et par moments je jette des mots aussi impulsivement que me vient l’idée.
Je regarde le chien, boule de poils qui se la coule douce, au pied du bureau, tout près des miens. Pourquoi les chiens ne ronronnent pas ?

*


Il fait chaud. Il fait nuit. Le ciel s’est abaissé mais, de toute façon, je n’en distingue rien. Seulement le globe a pris plus de valeur et éclaire seul la pièce.
Le téléphone sonne. C’est une amie qui demande de mes nouvelles. Je lui en donne avec le sourire et la musique qu’elle entend.
- Tiens… tu écoutes encore Moustaki !, elle me dit.
- Oui, je réponds. Et ça dure encore un petit moment, les mots complices, les silences chargés, les clins d’œil systématiques qui passent sans problème dans le fil.
C’est pas comme ça avec tout le monde, mais avec elle ça réussit toujours.
- Tu déconnes, tu sais que lorsque tu vas raccrocher tu vas me manquer, je lui dis.
Je l’entend rire, et je sais qu’à ce moment elle est belle. Elle me parle d’elle, de sa vie, de ses rêves, de ses espoirs et déceptions, de toutes ces petites choses qui font son humeur du moment, en cet instant où elle m’appelle et me parle. Et puis, comme il faut bien que cela arrive, on se dit au revoir, on se fait des bises et on se quitte.

C’est tout à fait la nuit à présent. Tant mieux, il fait plus frais.
Le chien dévore sa gamelle, se lèche les babines, s’agite. C’est bon, j’ai compris. Je prends mon blouson et son collier, sa laisse que je n’utilise presque jamais, le moins possible.
Le trajet est court pour aller jusqu’à la plage de Sainte-Marguerite. Encore de la musique dans la voiture. Je fais le plein.

En descendant les escaliers qui serpentent à travers les arbres, j’ai tout dans la tête.
La mer est belle, juste ce qu’il faut en colère, qui crépite sur l’ombre des rochers.
Je marche. Tandis que j’apprivoise les silhouettes je profite pleinement d’un spectacle unique, propice à la réflexion.
Le vent balaye le ciel, révèle les étoiles. La lune, grosse comme une orange, veille tranquille.
Un moment, un instant à moi. Simple et grand.

Ce n’est pas comme quand, hier encore, je n’arrêtais pas de regarder l’heure à ma montre. Privé de musique ! Et pourtant j’en avais un grand besoin.
Des gens, des gens, du monde, du peuple, de toutes les couleurs et de toutes les musiques.
Avec des sourires ou avec des grimaces, des têtes, des têtes.
Des questions, souvent les mêmes, du bruit, du bruit.
- Pardon monsieur, vous n’avez pas… ?
Je me marre. Que puis-je avoir ou ne pas avoir ? J’ai des tas de choses.
Des fusils, des mousquets, des pétards, des matraques et des balles. Juste à côté, il y a des appareils-photo pour faire de belles photos, mais c’est moins regardé. A côté des appareils-photo il y a des appareils à faire de la musique. Mais c’est plus silencieux.
Plein de choses ! Et plein de gens qui préfèrent les belles armes qui font de beaux trous, les beaux couteaux qui font de belles plaies.
Des têtes, des têtes…
Un type me dit qu’il tirerait sur tout ça à la kalachnikov. Drôle de bête, il a l’air d’un con et je n’y puis rien.
- Désolé, monsieur… (je reste poli).
Il repart, déçu et le même.
Du bruit, du bruit !
Il est difficile de rêver, de rêver…

Mais, quelquefois, des complicités inattendues se créent au détour des banalités. Ca vient comme ça, à travers les yeux ou le visage, à travers les gestes ou les sourires ; quelque chose qui parle pour nous et qui est si rarement perçu comme il le faut.
Il y a des petites fêtes, inaperçues, secrètes, discrètes, mais qui viennent à tout bout de champ rappeler le possible.

Je me souviens des paroles de Joan : « Tout évolue, tu sais, rien n’est figé. Le temps emporte avec lui, dans un sens ou dans l’autre, mais on ne sait vraiment jamais d’avance où l’on va se retrouver. » Puis elle riait. Elle riait tout le temps Joan, avec les yeux, avec la bouche, toutes les expressions, les mimiques, les gestes ; tout son corps, son être, s’allument d’une lueur peu commune mais très perceptible.
Elle me racontait que lorsqu’elle était petite elle était très déçue, très frustrée de ne pas recevoir de la vie ce qu’elle en attendait. Personne ne la comprenait. Pas ses parents, pas ses amis, personne.

Depuis, j’ai connu ses parents et ses amis, j’ai connu ses folies et ses extraordinaires espérances.

Lorsqu’elle était petite, donc, elle était déjà belle, et les garçons étaient très gentils avec elle. Certains jouaient les durs et faisaient des cascades rien que pour ses beaux yeux, et ça la faisait rigoler. Mais, ce qu’elle aimait le plus, c’était se promener dans les champs toute seule.
Elle s’émerveillait des papillons, des oiseaux, de la clarté du ciel. Rien ne lui échappait de ce qui pouvait être regardé et vu, et il y avait tant de choses qu’elle ne s’en lassait pas.
Frêle silhouette au milieu de l’épaisseur des arbres, toute la forêt lui appartenait et elle le savait.

C’est pourtant lors de l’une de ces promenades qu’elle fit une mauvaise rencontre. Un sale type qui était là, qui attendait l’enfant, avec des idées pas nettes.
Il lui a raconté qu’il était gentil, qu’il avait des bonbons, qu’il aimait les caresses et les petites filles. Elle a cru qu’il était gentil, parce qu’elle ne pouvait pas croire qu’il en fût autrement.
Elle a suivi le monsieur qui lui tenait le poignet avec tant de fermeté qu’elle en fut moins rassurée. Comme ça, d’un coup. Et le type en a profité pour s’exciter et toute la bête en lui le submergea.
Il avait arraché la culotte de Joan et avait remonté la jupe sur le visage. Elle ne vit rien, comme elle ne comprit pas cette douleur dans son ventre. Elle hurlait. Etait-ce la mort ? (on lui avait vaguement parlé de la mort au catéchisme). Qu’est-ce qui allait lui arriver ? Le monsieur était en train de la tuer, elle allait mourir. Elle en fut tout à fait persuadée lorsque, d’un geste d’impuissance et de frayeur, elle rabattit ses vêtements et vit les yeux de l’homme. Ils étaient comme des boules de feu, et elle ne savait vraiment plus du tout ce qu’elle devait faire.
Il grogna, se mit à la gifler. Fort. De plus en plus fort. Elle avait mal partout. Comme elle criait, elle sentit immédiatement le goût de la terre dans la bouche, une pleine poignée que l’homme lui fit manger de force.
Elle sentit une grande faiblesse dans tout son corps. Et puis elle est morte. Du moins, c’est comme cela qu’elle le raconta.

On a su, depuis, que le type qui lui avait fait ça avait cinquante ans, qu’il était père de famille, d’un comportement irréprochable pour son entourage.
Il avait ramassé le corps inerte de Joan et l’avait projeté sur les rochers. Une fois. Deux fois.

Le corps était couvert de sang lorsqu’on le retrouva, le lendemain, les parents, les gens du village, tout le monde. Sa mère se mit à sangloter, à devenir blême, à hurler parce qu’elle croyait que sa fille était morte.
C’est le médecin qui était là qui s’approcha, c’est lui qui l’annonça : l’enfant n’était pas mort. On pouvait encore la sauver.

Joan se souvient, lorsqu’elle a ouvert les yeux sur un plafond blanc. Des yeux grands, démesurés, écarquillés. Il y avait des gens tout blancs, comme le plafond, et des machines en fer qui faisaient du bruit.
Elle se mit à pleurer à gros sanglots, tant la douleur revenait en force, s’aperçut qu’elle ne pouvait pas bouger. Elle était sanglée sur le lit, et même la tête - cette tête qui lui faisait si mal - était parfaitement immobilisée à l’aide d’appareils.
Une profonde détresse s’empara d’elle.
L’infirmière de service s’empressa d’appeler les parents qui se trouvaient là, tout près, dans cette pièce où ils avaient passé la nuit sans dormir dans un état d’angoisse extrême, attendant sans y croire des nouvelles rassurantes sur l’état de santé de leur fille.
- Venez vite ! Venez vite ! Je crois que ça va beaucoup mieux, elle revient à elle.

Joan avait le visage tuméfié. Mais c’était tellement rassurant pour elle de voir ses parents qu’elle trouva la force de sourire. Elle esquissa un geste, un élan vers eux, mais la douleur était trop forte.
Son impuissance, son incapacité de bouger, ajoutées à la constatation qu’elle ne pouvait pas, qu’elle n’arrivait pas à parler, la plongèrent dans une indicible consternation.
L’infirmière, visiblement émue, s’approcha pour essuyer les grosses larmes sur les joues.
- Ne bouge pas, mon petit lapin, n’essaie pas de parler non plus. Tout est bien. Ton papa et ta maman sont là, et ils vont rester près de toi. Il faut que tu te reposes, que tu restes tranquille. Tout ira bien.
- Ma chérie, ma chérie, ma petite fille, si tu savais comme ta maman a besoin de toi ! Je t’en prie, écoute bien l’infirmière, fais ce que l’on te dit. Bientôt nous te ramèneront à la maison. Tu verras, tout sera comme avant, ma petite fille.
Mais il y avait peu de conviction dans sa voix, et Joan le sentait.
Le père, lui, ne disait rien. Quelques heures auparavant, lorsqu’il avait vu le type entre les gendarmes, il avait voulu le tuer. Il s’était précipité sur lui et l’aurait étranglé si on ne l’en avait pas empêché. A présent, il pensait, et ne disait toujours rien. Il pensait à l’homme, derrière les barreaux, toujours vivant. Jamais de sa vie il n’avait senti tant de haine envahir son être.
Il avait eu peur, d’abord, parce que comme tout le monde il croyait que Joan allait mourir.
Cette peur s’était dissipée, mais il restait l’angoisse, ça le prenait dans tout le corps et dans la tête, il sentait ses poings se serrer, sa gorge se nouer.
Pendant ce temps, Joan s’était endormie.
Elle ressemblait à un enfant malgré tout. Malgré ses blessures et sa douleur, malgré sa bouche crispée et son corps tendu.
- Fractures multiples. Il faudra du temps et de la patience. Ne vous inquiétez pas, nous veillerons sur votre fille le mieux possible.

Le lendemain, dès l’heure d’ouverture des visites, la maman était là, des fleurs plein les bras.
- Ma petite chérie, ma petite chérie !…
Elle l’embrassait avec beaucoup de délicatesse.
- Tu sais, ton père est au travail, mais il viendra nous rejoindre tout à l’heure, et nous fêterons ensemble ton anniversaire.
Parce que c’est ton anniversaire aujourd’hui.
Tu as huit ans, ma grande fille.
Huit ans. Et tu es forte.



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Gi
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MessageSujet: Re: Rêve ou crève...   Ven 2 Sep - 13:44

Michel je pars pour le week-end... ben je reviens samedi soir ... et je lirai ton texte.

Bisous et merci.

Gi
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Romane
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MessageSujet: Re: Rêve ou crève...   Dim 4 Sep - 9:21

Tu as une très belle écriture, Michel et j'ai beaucoup aimé te lire.
Le choix de la photo de fin de texte décèle une finesse qui n'est pas démentie par ton texte.

Amicalement
Romane
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Gi
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MessageSujet: Re: Rêve ou crève...   Lun 5 Sep - 2:56

Michel

une grosse boule m'étreint... Que de souffrances il a infligé à cette fillette, c'est un salaud ce mec...

C'est captivant du début à la fin... Merci.

Gi
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MessageSujet: Re: Rêve ou crève...   

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