Ma chère Ginette,
laisse-moi te présenter deux poèmes sur "LA ROSE", d'un très vieil ami...
JEAN-ANTOINE de BAÏF (1532-1589)
qui vécut du temps de Rabelais et Montaigne! (rires)
Oui, tu as deviné, les voici : De Rose Ce n'est point la paquerete,
La marguerite, le lis,
L'oeillet ny la violete,
La fleur où mon coeur j'ay mis.
J'aime entre les fleurs la rose,
Car elle porte le nom
D'une qui mon ame a close
A toute autre affection.
La rose entre les fleurétes
Gagne l'honeur et le pris :
Parféte entre les parfétes
Est la Rose qui m'a pris.
L'autre rose l'on voit nestre,
Comme fille du printems,
Mais un printems prend son estre
De cette Rose en tout tems.
La mienne, où queue se place
Cent mille fleurs fèt lever,
Et, fust-ce dessus la glace,
Fêt un aeté de l'yver.
Cette Rose tant émée
Comme l'autre ne sera,
Qui de matin estimée
Au soir se destimera.
Car l'autre rose fanie
Pourra perdre sa vigueur :
Tousjours la mienne épanie
Florira dedans mon coeur.
Amour de douce rosée
Cette Rose arousera
Quand ma compagne épousée
De maîtresse il la fera.
La RoseDurant cette saison belle
Du renouveau gracieux,
Lorsque tout se renouvelle
Plein d'amour delicieux,
Ny par la peinte prérie,
Ny sus la haye fleurie,
Ny dans le plus beau jardin,
Je ne voy fleur si exquise
Que plus qu'elle je ne prise
La rose au parfum divin.
Mais la blanche ne m'agrée,
Blême de morte paleur,
Ny la rouge colorée
D'une sanglante couleur :
L'une de blémeur malade
Et l'autre de senteur fade,
Ne plet au nés ny à l'oeil.
Toutes les autres surpasse
Celle qui vive compasse
De ces deux un teint vermeil.
La rose incarnate est celle
Où je pren plus de plaisir :
Mais combien qu'elle soit telle
Si la veu-je bien choisir.
Car l'une prise en une heure,
Et l'autre en l'autre est meilleure
Au chois de nostre raison.
Toute chose naist, define,
Tantôt croist et puis decline
Selon sa propre saison.
Je ne forceray la rose
Qui cache, dans le giron
D'un bouton etroit enclose,
La beauté de son fleuron.
Quelque impatient la cueille
Devant que la fleur vermeille
Montre son tresor ouvert ;
Mon desir ne me transporte
Si fort que celle j'emporte
Qui ne sent rien que le verd.
(In Jean-Antoine de BAÏF, Les Passe-temps)